Lundi 17 décembre 2018

L’exotisme, c’est l’autre

L'ŒIL

Le 1 juillet 2000 - 1849 mots

Sous le titre alléchant de « Partage d’exotismes », la Biennale de Lyon vient d’ouvrir ses portes à la Halle Tony Garnier. Pour cerner les enjeux de cette interrogation sur l’altérité, L’Œil a questionné le commissaire de cette manifestation, Jean-Hubert Martin, par ailleurs directeur du Museum Kunst Palast de Düsseldorf,et l’anthropologue Marc Augé, directeur d’études à l’École des Hautes-Études en Sciences sociales.

Vous avez monté l’exposition « Les Magiciens de la Terre » en 1989, « Partage d’exotismes » aujourd’hui. Il y a onze ans, votre intention était « d’établir un constat d’existence des arts visuels dans le monde en rassemblant dans une même exposition des créateurs de cultures très différentes. » À Lyon, votre objectif est de contribuer à la reconnaissance de la valeur intrinsèque des créateurs d’autres cultures que celles qui sont qualifiées d’occidentales. Quelle différence y a-t-il entre ces deux expositions ?
Ce qui fait tout d’abord la différence, c’est qu’aucun des artistes présents aux « Magiciens de la Terre » ne participe à la Biennale de Lyon. Ensuite, il ne s’agit plus de faire un constat mais plutôt de voir comment des créateurs issus de cultures très différentes peuvent coexister dans un même espace, comment on peut les faire dialoguer pour qu’un sens se dégage de cette cohabitation. Enfin, la structure de l’exposition à Lyon ne ressemble en rien à celle des « Magiciens de la Terre » montée à La Villette et au Centre Pompidou. Si celle-ci était une exposition manifeste, « Partage d’exotismes » relève d’un tout autre questionnement : il s’agit maintenant de voir comment on peut gérer une telle situation.

Qu’est-ce qui justifie cette nouvelle exposition dix ans après ?
Les choses ont beaucoup évolué sur plusieurs plans. On a notamment assisté à la multiplication de très nombreuses manifestations du type « biennale » qui ont considérablement augmenté notre information sur les autres cultures. Le réseau artistique international s’est donc agrandi ; l’idée d’un circuit exclusivement « occidental » est devenue obsolète. Mais si l’information existe, encore faut-il l’utiliser. Ce que n’ont toujours pas fait la plupart des grands musées. Je pense, quant à moi, que toutes ces cultures ont une valeur quasiment égale. Mon expérience et mon travail sur le « primitivisme », sur « les » primitivismes, m’ont amené à considérer toutes les productions artistiques comme équivalentes, dans cette manière que nous a enseignée une certaine anthropologie prodiguée par Levi-Strauss. Il ne fait aucun doute pour moi que ceux qui discutent de la vie sous un arbre quelque part au fin fond de l’Afrique ou de l’Amazonie ont un niveau de pensée qui égale celui des philosophes pré-socratiques. Ils n’écrivent pas, ils sont sans écriture mais ils ont une conception de la vie, une philosophie qui ont été élaborées par une succession de générations. Je voudrais faire passer cette idée que les sociétés sans écriture ont un niveau de relation au monde et d’interprétation de notre environnement qui vaut le nôtre, que les expressions artistiques générées par ces cultures sont égales aux nôtres. Or, aujourd’hui, bien peu de gens l’acceptent, hormis les anthropologues. Je voudrais que « Partage d’exotismes », dont le propos est celui d’échanges et de regards réciproques, soit l’occasion de prendre conscience de cette égalité, de la mesurer et de l’apprécier.

Le titre de l’exposition renvoie dans son étymologie à la notion d’étrangeté. Comment l’entendre ?
L’exotisme en tant qu’étrangeté, c’est comme cela qu’il faut l’entendre. C’est l’idée d’un monde où chacun reconnaîtrait l’étrangeté de l’autre, où chaque culture reconnaîtrait la différence de l’autre, l’accepterait, la tolérerait. Or, on sait très bien que cela ne fonctionne malheureusement pas ainsi dans la réalité. Il y a toutes sortes de hiatus, de heurts, d’incompréhensions, de cécités, d’aveuglements, parce que cette idée d’égalité entre les cultures suscite des inquiétudes, des interrogations et même des peurs. J’ai d’ailleurs songé à sous-titrer l’exposition : « En quoi est-ce si différent ? »

Quelle est l’originalité de « Partage d’exotismes » par rapport à cette approche anthropologique ?
À partir du moment où l’on s’appuie sur une appréciation relativiste des cultures, il n’est plus possible de faire appel à des historiens ou à des critiques d’art parce qu’ils sont trop liés à notre culture, voire à un certain ethnocentrisme. Avec Thierry Raspail et Thierry Prat, nous avons donc cherché un moyen de structurer, de créer des regroupements qui soient des aires thématiques. Pour ce faire, nous avons pensé qu’il n’y avait que des anthropologues qui pouvaient nous aider car ils ont cette façon d’aborder les choses. Nous avons donc composé une petite équipe avec certains d’entre eux, nous leur avons exposé le propos de l’exposition et, nous appuyant exclusivement sur du visuel, nous leur avons montré des photographies d’œuvres. Ils nous ont ainsi aidé à faire des regroupements à partir de catégories d’activités humaines et d’entités abstraites qui composent le parcours de l’exposition.

Qu’est-ce qui le caractérise ?
Le constat des anthropologues a été d’observer que les choix que nous avons faits visaient à rompre complètement avec toute idée de pureté stylistique et culturelle au bénéfice d’une production artistique hybride et métissée, faite d’appropriations et d’influences. Bref, rompre avec toute idée de pureté ethnique.

L’exotisme partagé de Marc Augé

Dans vos livres, vous vous préoccupez aussi bien du respect des cultures locales que des différents aspects de la mondialisation. À votre avis, que va nous faire découvrir « Partage d’exotismes » ?
Cette exposition va contraindre le visiteur à réviser certains lieux communs. Chacun découvrira que les créations issues des cultures les plus lointaines ne sont pas si anonymes que cela. Autrement dit, tout objet possède un auteur. Aujourd’hui encore, un fétiche ou un accessoire cultuel relativement anonyme atteste d’un auteur et présente la trace d’un geste qui joue et invente en fonction des normes de la tradition. C’est pourquoi toutes les œuvres sont ici signées et cette particularité me semble particulièrement importante.

Cette notion d’exotisme n’est-elle pas une conception typiquement occidentale avec tout ce que cela sous-entend, c’est-à-dire une volonté de classer, de créer des catégories, de jeter un regard ethnocentrique sur des productions hétérogènes ?
Vous avez raison de souligner ce problème. Le terme d’exotisme est à la fois ambigu et provocateur. Ici il sert de révélateur. Nous sommes tous exotiques les uns pour les autres. L’exotisme commence déjà dans la relation de vous à moi. C’est pourquoi, on peut dire que cette manifestation repose sur des croisements de regards : Blancs colonisateurs vus par les Africains, Japonais vus par les Occidentaux...

Est-ce pour cette raison que les œuvres sont classées selon des critères ethnographiques et non esthétiques ?
Oui. Nous voulions montrer combien certains critères esthétiques en vigueur en Occident ne correspondent pas à la réalité des pratiques. Ainsi, on classe certains objets exotiques dans le domaine religieux. Or, on peut faire remarquer que ces objets ne participent pas d’une activité religieuse au sens où nous l’entendons. Ce sont des objets du quotidien, où associés à la présence du corps, qui s’inscrivent dans la pratique d’un territoire. Ils parlent des relations des uns avec les autres, ils codifient le rapport entre les sexes et dénouent souvent l’angoisse de la mort. Tous ces objets, même ceux que l’on trouve dans les collections des musées, sont des instruments de gestion du quotidien.

Dès lors, la mondialisation se caractérise-t-elle par une uniformisation des pratiques culturelles et sociales ou au contraire encourage-t-elle l’éclatement des différences ?
C’est effectivement l’un des enjeux de l’exposition. Cependant, il me semble que la mondialisation s’accommode parfaitement d’un monde composé de dizaines de cultures.

Les œuvres de la Biennale sont-elles des exemples de résistance ou au contraire des créations qui assimilent l’uniformisation du monde ?
C’est un peu plus complexe que cela. Résister à l’uniformisation ne passe pas obligatoirement par l’affirmation des différences culturelles. Pourquoi ? Tout simplement parce que les cultures sont trop mouvantes pour cela. Bien sûr, vous avez toujours des systèmes contraignants tels que certaines religions où persuasion et violence cheminent sur la même ligne. Pour moi, la résistance c’est le refus de l’enfermement dans les cultures locales. C’est aussi mettre une distance critique face à l’uniformisation de la culture globale. Entre local et global, il reste pas mal d’espace, notamment celui des œuvres.

Cette exposition pose aussi clairement la question de la frontière et du territoire ?
De nos jours, ce problème des frontières est crucial. Il est désormais clair que nos imaginaires sont modelés par des ensembles flous, sans frontières. C’est notamment le cas des territoires de la communication ou de la finance. On pourrait aussi étudier les frontières de l’art. Ainsi, ce que l’on nomme « installation », propose toujours une sorte de réflexion sur les choses, comme un arrêt sur les objets et les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Leur construction symbolique, c’est-à-dire la manière dont ils s’ordonnent, n’est pas fondamentalement différente d’un autel vaudou. Au fond, j’en suis venu à me demander si la complexité symbolique de certaines créations des sociétés primitives ne devance pas très largement la réflexion des artistes contemporains. Exister en tant que peintre ou sculpteur dans certains pays, notamment en Afrique ou en Amérique du Sud, c’est un geste politique vis-à-vis de sa communauté, de son pays et du monde extérieur.

C’est aussi une manière d’affirmer son identité.
Bien sûr, tout geste artistique est affirmation de l’identité. Les œuvres de la Biennale délimitent des partages entre nous et les autres.

Quelle est la place des rituels dans tout cela ?
S’il y a une chose que m’a enseigné le métier d’ethnologue, c’est que les rites qui servent à la fabrication de l’individu mettent toujours en cause l’autre, l’autre de la filiation, l’autre du voisinage, l’autre de l’hérédité... Il y a continuellement une sorte de va-et-vient entre l’identité individuelle et le rapport à l’autre. C’est d’ailleurs ce que l’on voit dans cette exposition.

Vous avez déclaré dans l’un de vos ouvrages que toute activité rituelle a pour but de produire de l’identité à travers la reconnaissance de l’altérité.
C’est exactement cela. Je pense que c’est indéniable. L’actuelle crise d’identité que nous traversons n’est sans doute que l’un des versants de la crise de l’altérité, qui est un rejet de l’autre. Inutile ici de citer d’exemples. La crise de l’altérité, c’est aussi la dilution.

La dilution ?
Oui, je pense que le fait que l’on soit en contact permanent, par l’image, avec le reste du monde, en contact avec des simulacres qui ont l’apparence de la familiarité conduit à une sorte de dilution. Voyez cette femme qui présente la météo, voyez ces amis du quotidien qui ne sont que des images. Ils nous regardent sans nous voir. Cela aboutit à des mondes artificiels qui ont la force du quotidien. On retrouve ce phénomène dans le tourisme. Souvent les voyages ne sont que des prétextes pour s’enfermer dans de petits paradis ou dans un exotisme de pacotille. On « fait » tel ou tel pays au lieu de rencontrer des personnes et des cultures. D’où ce rapport un peu abstrait au monde. On souhaite, par exemple, aller au Maroc mais en même temps on garde un regard défensif sur ses voisins maghrébins.

- LYON, Halle Tony Garnier, jusqu’au 24 septembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°518 du 1 juillet 2000, avec le titre suivant : L’exotisme, c’est l’autre

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