Vendredi 19 octobre 2018

L’étrange Monsieur Simberg

L'ŒIL

Le 1 mai 2000 - 877 mots

Dans le cadre d’Helsinki, capitale européenne de l’an 2000, le Musée Ateneum monte une rétrospective de l’œuvre symboliste de Hugo Simberg. Un monde étrange, peuplé d’êtres-squelettes et d’anges aux yeux bandés, traités de manière naïve et spontanée.

Itinéraire d’un ange blessé
L’anniversaire qu’Hugo Simberg, né un 24 juin,  partage avec son frère jumeau Paul, coïncide avec la Saint-Jean, célébration païenne du jour où le soleil ne se couche pas. À partir de 1891, la famille Simberg s’installe près de Viipuri, à Niemenlautta, propriété s’ouvrant sur un grand parc et la mer. La beauté du site comble l’aspiration essentielle de Simberg : son désir de retraite au sein de la nature. L’artiste y puise un grand nombre de thèmes liés à la simplicité de la vie rurale, comme le passage implacable et tranquille du temps, de la naissance à la mort. En 1893, Simberg s’inscrit à l’Ateneum, qui fait office d’Académie des Beaux-Arts à Helsinki. Entre l’automne 1895 et l’hiver 1897, de nombreux voyages le conduisent à Londres, Paris, Berlin, Stockholm, en Italie, entrecoupés de trois retraites à Ruovesi, chez son maître, le peintre Akseli Gallen-Kallela (L’Œil n°508). Allergique aux motifs kalévaléens, ses séjours à l’étranger l’initient aux styles du passé et aux sujets à la mode : l’art égyptien au British Museum, les enluminures médiévales et les estampes japonaises (« qui surpassent tout ce que j’aurai pu imaginer »), les Préraphaélites anglais, ainsi que les représentants de la Renaissance des pays du Nord (Dürer) et de l’Italie.

Une nature panthéiste
Automne I, Automne II et Gel font partie des premières aquarelles de Simberg conçues d’après l’idée du cycle naturel des saisons, au cours des jours sombres de la fin de l’année 1895. Ces œuvres métaphoriques, d’esprit à la fois panthéiste et métaphysique, évoquent simultanément l’humanisation de la nature et la dépersonnalisation de l’humain, traductions singulières de l’adhésion du peintre au cadre vivant qui l’entourait à Ruovesi. Les aquarelles ont en commun la représentation d’un être difforme, dont le point de départ est une figure humaine reconnaissable à ses oreilles décollées, ses yeux clos et ses pieds palmés, symbolisant les puissances destructrices de la nature : le gel automnal et le froid mortel de l’hiver. La maigreur squelettique, la blancheur de la carnation, ou encore les oreilles démesurées de la créature, semblent indiquer que la dureté du climat nordique doit être perçue par les cinq sens, notamment le toucher, la vue et l’ouïe. Le Gel, blême, est assis sur une gerbe de seigle, expirant de la buée. La composition de l’œuvre, qui trahit l’influence des estampes orientales, s’organise autour d’une bouche béante exhalant le souffle glacial concrétisé par un fin réseau de faisceaux et de nuées blanchâtres. La progression du mouvement de l’air en direction du spectateur est renforcée par les mains guidant les bouffées de gel. Automne I, sorte de rongeur aux incisives carnivores, s’attaque à un frêle tronc d’arbre, éradiquant ainsi le pouvoir fécondant de la terre. À la chute des premiers flocons de l’hiver, sur un sol encore vert, Automne II prend paradoxalement une position semblable à celle de l’embryon pour attendre le sommeil profond de la mort. Sombrant dans l’hibernation, il rappelle l’aspect transitoire de l’hiver. Les gros flocons du premier plan génèrent une atmosphère magique : l’artiste invite à regarder la mort, lointaine et proche en même temps, à percevoir le silence et la peur qui l’entourent, mais aussi le caractère inéluctable de son attente.

Du fleuve de non-retour au séjour de l’au-delà
De novembre 1902 à mars 1903, Simberg est hospitalisé pour une raison inconnue, et qui le plonge dans un état dépressif. Cette épreuve consacre une œuvre étonnante : L’Ange blessé. La peinture illustre le destin tragique de l’artiste, l’évocation du paradis perdu, du péché originel, de la culpabilité, du repentir et de l’impuissance. Transposée à la fresque dans la cathédrale de Tampere en 1906, l’expérience personnelle de Simberg devient le symbole de la rédemption de l’humanité souffrante. Ce chef-d’œuvre montre une étrange procession située parc Eläintarha à Helsinki, le long du fleuve Töölö, au printemps, une sorte de marche funèbre, dont la lente cadence mélancolique souligne la progression irréversible de la vie vers son but ultime. Au détriment des deux porteurs, l’ange focalise l’attention. Blessé à l’aile gauche tachée de sang, les yeux bandés à l’instar d’un amour aveugle, cet intermédiaire entre le céleste et le terrestre tient dans sa main droite des asters d’automne. Ces petites fleurs décoratives en forme d’étoiles argentées, immortelles des neiges, remémorent les jours heureux.
Cette dialectique du passé et du présent se retrouve dans une autre fresque de la cathédrale, intitulée Le Jardin de la Mort. Le motif, né sous la forme d’une aquarelle à Paris en juin 1896, nous convie dans un purgatoire habité par des êtres-squelettes vêtus de bure, dont l’activité est de trier par espèces les âmes, symbolisées par des fleurs, dans différentes boîtes et pots. Aux Portes de Tuonela, évoque également cette mort bienveillante. Les mêmes êtres accompagnent hommes, femmes, enfants et animaux, du fleuve de non-retour au séjour de l’au-delà, monde obscur couvert d’une verte forêt. À nouveau, Simberg échappe à merveille aux principes conventionnels du symbolisme. Sa naïveté et sa spontanéité enfantines apportent au mouvement européen une vision du monde bien à part.

- HELSINKI, Musée Ateneum, jusqu’au 28 mai.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°516 du 1 mai 2000, avec le titre suivant : L’étrange Monsieur Simberg

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