L’Espace Culturel Louis Vuitton : chronique d’une discrète disparition

Par Éléonore Thery · lejournaldesarts.fr

Le 28 septembre 2015 - 1119 mots

PARIS [28.09.15] - L’Espace culturel Louis Vuitton installé sur les Champs-Elysées a fermé ses portes dimanche 20 septembre en toute discrétion. Ce lieu dédié à l’art contemporain était sur la sellette depuis l’ouverture de la Fondation de Bernard Arnault au Bois de Boulogne.

Dimanche 20 septembre, 18h, dernier étage du flagship Vuitton sur les Champs-Elysées. Une foule de visiteurs se presse dans l’exposition consacrée à l’artiste Alice Anderson. Les petits fours et le champagne circulent, les visiteurs déambulent, profitant de la vue imprenable sur tout Paris. L’ambiance serait presque celle d’un vernissage. Rien ne laisse croire qu’il s’agit en réalité des derniers moments de l’Espace culturel Louis Vuitton qui ferme définitivement ses portes dans quelques heures. La marque n’a pas jugé bon de communiquer sur le sujet. Aujourd’hui, le site Internet du lieu invite encore le curieux à venir « tous les jours - du lundi au dimanche, et les jours fériés. » La fermeture n’est pourtant pas subite, elle a même fait son chemin depuis un bon moment.

Retour près de 10 ans en arrière. En 2006, quelques mois après l’ouverture en fanfare de son magasin XXL sur les Champs-Elysées, Louis Vuitton inaugure en son septième étage un espace d’exposition de 500 mètres carrés, l’Espace culturel éponyme. Le projet est un souhait du PDG d’alors, Yves Carcelle. « Bien sûr, tous nos produits sont ici vendus, mais nous voulions y apporter un supplément d’âme et proposer une autre expérience du luxe à nos visiteurs » commentait-il en 2011 (*).

Les premiers temps, la programmation avance à tâtons. L’exposition inaugurale présente une variation de Vanessa Beecroft sur l’alphabet, puis le lieu accueille un événement à la gloire du sac monogrammé repensé par Zaha Hadid, Bruno Peinado ou Ugo Rondinone, ou encore une exposition de photos de voile à la gloire de l’America’s Cup et de la Vuitton’s Cup. Puis la programmation se recentre autour de l’art contemporain. Les relations entre LVMH et la sphère de l’art contemporain sont alors multiples. Le groupe fait appel à des créateurs pour relooker les articles de maroquinerie Vuitton, de l’artiste pop japonais Murakami à l’américain Richard Prince. Il est également mécène de grandes expositions, notamment Monumenta, qui offre la verrière du Grand Palais à Anselm Kiefer ou Richard Serra. À l’Espace culturel, Louis Vuitton accueille trois expositions d’art contemporain chaque année, avec pour fil rouge le voyage : un voyage dans l’espace (La tentation de l’espace en 2007), en soi (Autobiographies en 2012), ou encore au cœur de l’identité (Je est un autre – Altérité en 2013). Une fois par an, une exposition est consacrée aux scènes émergentes, explorant la création en Inde, en Corée du sud, en Roumanie ou au Chili, sous la houlette d’Hervé Mikaeloff, art advisor de Bernard Arnault. L’Espace débute avec des prêts d’œuvres des galeries ou des artistes mais se met également à la production d’œuvres. L’audience confidentielle de 3 000 à 5 000 visiteurs par exposition passe à 15 / 20 000 par événement. De 2006 à 2013, des lieux similaires de tailles diverses poussent à Hong Kong, Taipei, Macao, Singapour, Tokyo, Venise ou Munich.

Le vent commence à tourner à partir de 2012, avec la fin de l’ère Carcelle. On demande aux espaces, qui fonctionnaient jusque-là de façon autonome, de travailler sur des thèmes communs. En parallèle, et après de multiples atermoiements, le projet de la Fondation prend forme. Sera-t-il possible d’avoir plusieurs lieux dédiés à l’art contemporain estampillés Louis Vuitton ? La suite des événements répondra par la négative à la question. Mais la décision met beaucoup de temps à tomber. À partir de 2014, les espaces ouverts à Singapour, Hong Kong et Taïpei, à la surface plus restreinte, ferment leurs portes. En juin de la même année, la direction annule une exposition de l’Espace des Champs-Elysées consacrée à la scène africaine, prévue en même temps que l’ouverture de la Fondation quelques semaines plus tard (et qui trouvera asile dans un centre d’art à Bruxelles). Tous les regards doivent se tourner vers le vaisseau de verre de Bernard Arnault.

Fin mai 2015, le couperet finit par tomber pour l’Espace culturel. Une note interne est envoyée, expliquant : « La Fondation Louis Vuitton annonce le lancement de son programme artistique hors les murs », et précisant plus loin son corolaire : « Ce déploiement de l’activité de la Fondation dans les réseaux des espaces culturels s’accompagne de la fermeture de l’espace de Paris ». Les espaces culturels à l’étranger deviennent des satellites de la Fondation quand celui de Paris doit fermer.

Interrogée sur les raisons de cette décision, LVMH répond : « L'Espace Louis Vuitton Paris va fermer ses portes car nous avons inauguré récemment la Fondation Louis Vuitton à Paris. L'Espace Louis Vuitton Paris a joué un rôle de défricheur dans sa capacité à offrir au public un lieu où les artistes peuvent s'exprimer librement et confronter des points de vue. La Fondation s'inscrit dans cette démarche et reprend cet héritage. »

L’exposition consacrée à Frank Gehry et à sa performance architecturale, présentée en ouverture de la Fondation, a été remontée mi-juin à Pékin, avant d’ouvrir à Tokyo le 15 octobre prochain. Quel avenir pour les autres Espaces à l’étranger ? Muette sur le sort de celui de Paris, la marque n’est guère plus bavarde lorsqu’elle évoque ce sujet, noyé dans un savant verbiage. « Ces Espaces seront amenés à suivre la transition naturelle qui fait suite à l'inauguration de la Fondation Louis Vuitton à Paris. Plus d'informations seront communiquées ultérieurement. » indique la maison. Le nom « Espace Louis Vuitton » devrait vraisemblablement disparaître, pour laisser place à un vocable en relation avec la Fondation et sa programmation « hors les murs ».

Que deviennent alors les équipes de Paris ? Les cinq personnes employées en CDI se sont vu proposer de « reste(r) attachée(s) à la Direction de la communication Art et Culture » indique la maison. Sans rejoindre les équipes de la Fondation qui n’emploie aujourd’hui qu’une vingtaine de personnes, elles pourraient entre autres participer à l’itinérance de ses expositions.

Quid de l’avenir du lieu lui-même ? « Les informations sur l’avenir du lieu seront communiquées ultérieurement » répond la maison Louis Vuitton. Bureaux pour la marque, location à une société extérieure, espace commercial… : quelle que soit l’option choisie, le programme de travaux prévu pour 2017 ne manquera pas de réorganiser la destination du lieu. Si le montant du chiffre d’affaire de la boutique depuis son ouverture est inconnu, l’Espace culturel affiche quelques chiffres : en près de 10 ans, il aura accueilli 300 artistes, 30 expositions, 100 conversations et 60 performances.

Note

(*) Préface de l’ouvrage L’Espace culturel Louis Vuitton – Territoires de création contemporaine, éditions Actes Sud, septembre 2011

Légende photo

L'entrée par le magasin de l'Espace Culturel Louis Vuitton - Photo sous Licence Domaine public via Wikimedia Commons

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