Lundi 10 décembre 2018

Les Hugo, une dynastie d’artistes

L'ŒIL

Le 1 juin 2000 - 1913 mots

Il existe parfois des coïncidences passionnantes. En juin, quatre expositions célèbrent le travail des Hugo : les aquarelles de Victor sont accrochées à la Fondation Thyssen, les décors de théâtre de Jean envahissent la Bibliothèque nationale et le Musée Boudin, les encres de Marie sont présentées à la galerie Arcade Colette au Palais-Royal. L’aïeul, l’arrière petit-fils et sa fille répartis entre Madrid, Honfleur et Paris.

D’abord il y a le premier, le géant, l’aïeul, celui qui aurait pu tous les écraser de sa stature énorme : Victor Hugo le dessinateur, pas le poète, ni le romancier ou le dramaturge. Chacun de ces talents aurait suffi à remplir une vie, pas la sienne. Son œuvre graphique, bien connue des spécialistes, mérite qu’on s’y arrête un instant. Ensuite, il y a Georges, son petit-fils, le frère de Jeanne, homme fin, sensible et merveilleux aquarelliste. Et puis Jean, l’arrière-petit-fils de Victor, décorateur de théâtre et peintre au charme trop méconnu. Le premier à faire de la peinture son métier. Et enfin Marie, une des filles de Jean. Elle continue brillamment une tradition que rien n’a encore interrompu. Victor, Georges, Jean, Marie ont en commun le beau nom de Hugo, et du milieu du XIXe siècle au début du XXIe siècle, n’ont pas renié leur héritage, un talent rare pour le dessin, l’aquarelle ou la peinture.

Des dessins entre deux strophes
Mais revenons à Victor. En 1860, Baudelaire lui envoie son Salon de 1859 et lui dit son admiration pour ses dessins. Victor Hugo lui répond : « Je suis tout heureux et très fier de ce que vous voulez bien penser des choses que j’appelle mes dessins à la plume. J’ai fini par y mêler du crayon, du fusain, de la sépia, du charbon, de la suie et toutes sortes de mixtures bizarres qui arrivent à rendre à peu près ce que j’ai dans l’œil et surtout dans l’esprit. Cela m’amuse entre deux strophes. » Trois ans plus tard, l’éditeur Castel publie un ouvrage intitulé Dessins de Victor Hugo qui contient 13 eaux-fortes exécutées d’après ses dessins. Dans la préface que Théophile Gautier écrit pour ce recueil, on peut lire : « S’il n’était pas poète, Victor Hugo serait un peintre de premier ordre. Il excelle à mêler dans ses fantaisies sombres et farouches les effets du clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de Piranèse. » D’un côté, deux références immenses, Piranèse et Goya, de l’autre, un auteur (faussement ?) modeste qui n’accorde à son œuvre graphique qu’une valeur de récréation, « entre deux strophes ». Les deux sont vrais. Aux prédécesseurs s’ajoute un autre nom, plus tardif et évident : celui d’Odilon Redon. Comme eux trois, Victor Hugo illustre l’étrange, la démesure, les sombres replis de l’âme et de l’angoisse en réunissant les formes du fantastique et celles de la mort. Au contraire d’eux, il n’est ni graveur ni peintre. Il dessine, dans le même geste et le même mouvement de la main qui le fait écrire à la plume, sur du papier. « Entre deux strophes », il ne se consacre jamais au dessin que le matin tôt, ou le soir, une fois son travail d’écrivain achevé. Une exception peut-être, entre 1848 et 1851, années pendant lesquelles il est accaparé par la politique et s’aménage un véritable atelier dans les combles de son appartement. Seul moment où l’œuvre littéraire marque le pas devant l’œuvre graphique. Après cela, pendant les années d’exil, le dessin ne sera plus la représentation de ce qui est connu mais une façon « d’aller à l’inconnu » vers des mondes et des êtres disparus ou insoupçonnés. Mais que sont les dessins de Hugo ? D’abord des illustrations de voyages, ni meilleures ni pires que celles d’une George Sand ou des frères Goncourt, précises et appliquées comme beaucoup le sont à cette époque. Des dessins d’humeur, des caricatures fantasques comme celles qui figurent dans le carnet exécuté entre mars et avril 1856. Mais les plus marquants, ceux qui se détachent quand on regarde l’ensemble, ce sont deux grandes familles : d’une part, les architectures romantiques, églises, burgs, donjons, voûtes, ogives ou ruines et d’autre part, les dessins « océaniques » où vagues, jetées, épaves, phares et dunes se répondent et s’entrechoquent dans un mouvement bruyant où l’air et l’eau se mêlent étroitement. Dans un grand craquement de séisme et de tempêtes, arbres, algues, rochers et nuages deviennent interchangeables. Le hasard semble dicter des formes que Victor Hugo prolonge par la force de son imagination. La silhouette de l’homme n’est pas l’échelle des dessins. C’est la démesure, comme dans ce champignon monstrueux qui remplit tout l’horizon ou dans ces châteaux fantomatiques qui se reflètent dans des eaux sombres. Ce que Gaëtan Picon appelle son « interchangeabilité métaphorique », Victor Hugo illustrant Les Travailleurs de la mer l’exprime clairement : « Ce bloc est un trépied, puis c’est un lion, puis c’est un ange et il ouvre ses ailes, puis c’est une figure assise qui lit dans un livre. Rien ne change de forme si ce n’est les rochers. » La matière et le hasard engendrent des silhouettes, des combinaisons qui mènent à la création. Création qui prend parfois des aspects organiques, physiologiques : vessies, intestins, « rochers percés, dit Hugo, comme un poumon de trous et de caecums ». Ailleurs, dans William Shakespeare, il écrit : « À gauche, on voyait le dicq. Le dicq était une file de grands troncs d’arbres adossés à un mur, plantés debout dans le sable, desséchés, décharnés, avec des nœuds, des ankyloses et des rotules, qui semblaient une rangée de tibias. » Souvent, il a recours aux taches d’encre dans lesquelles il voit la manifestation de forces obscures. Taches, pliages, découpages, empreintes, il essaie tout. À l’encre, il ajoute les allumettes brûlées, le café noir ou au lait, la poussière de marc, les barbes de plumes ou les chiffons de papier, bref, tout ce qu’il a sous la main entre dans le processus créateur.

Le peintre le plus véridique de la Grande Guerre
Après celui qu’Émile Berteaux avait surnommé « le Turner de la nuit », Georges, son petit-fils est, au contraire, l’homme de la blancheur et de la clarté. D’une extrême courtoisie, d’une grande finesse, l’homme fut surtout un dilettante, un acteur brillant de la vie mondaine de la Belle Époque. Comment échapper à la grande ombre ? Cependant, sa sensibilité s’est exprimée dans des aquarelles pleines de charme. Que ce soit à Venise ou dans le midi (ses beaux-parents étaient installés au mas de Fourques, près de Lunel), il excelle dans les paysages ou les scènes de genre. Il est aussi, comme l’écrit Raymond Escholier en 1925, celui qui, « engagé volontaire à un âge où beaucoup ne songeaient qu’à déserter le danger, demeurera surtout le peintre le plus véridique de la Grande Guerre. » On retrouve dans son œuvre toutes les influences qui vont de Corot à Whistler, de Sargent à Boudin, mais avec une délicate subtilité. Son œuvre a été dispersée. Elle revient parfois sur le marché. Georges eut trois enfants de ses deux mariages. Deux fils, Jean et François et une fille Marguerite. Des trois, l’un est né peintre : c’est Jean.

De la Tour Eiffel au mas de Fourques
Autodidacte, dès la naissance, son héritage était sous ses yeux. Les dessins de son arrière grand-père et les aquarelles de son père se mêlaient à la peinture de Manet, Renoir ou Forain, qui étaient accrochés au mur de la maison familiale. Et dès l’enfance, il dessine comme il respire. Mais c’est le théâtre qui le retient d’abord. Décors et costumes pour Roméo et Juliette, costumes pour Les mariés de la Tour Eiffel, Orphée de Cocteau. Ses amis d’alors s’appellent, entre autres, Georges Auric, Jean Cocteau, Max Jacob, Darius Milhaud, Proust et Picasso. Sa femme, Valentine Gross, Boulonnaise devenue plus Parisienne que les Parisiens eux-mêmes, le présente à Satie qui ne les appellera plus que « Les Zugos » ! La vie est alors légère et facile. Mais dès 1930, Valentine et lui se séparent et il part s’installer au mas de Fourques dont il a hérité. Il y restera jusqu’à sa mort, entouré de la campagne camarguaise toute proche, de fleurs et de paons et bientôt des sept enfants que lui donne sa nouvelle épouse, Lauretta Hope-Nicholson. Il se convertit au catholicisme, va travailler dans un désintéressement complet et voulu. Dessins, gouaches, aquarelles, huiles sur toile... Dans son grand atelier blanc, sa vie est une longue ascèse. Avec le calme que donne la méditation, il regarde autour de lui. Il ne peint pas sur le motif mais à partir de ses nombreux carnets qui ne le quittent pas. Il dit : « L’inspiration vient naturellement mais il faut lui donner régulièrement rendez-vous. » Et il ne s’en prive pas. On l’a qualifié de naïf mais il faut alors donner au mot naïveté son plus beau sens. Raffinement et élégance sont présents dans une œuvre stylisée et très ancrée dans la tradition française. Aussi à l’aise dans les grands formats que dans les miniatures où il excelle, il ne perd jamais la notion d’échelle ou de composition. La cohérence et l’unité de sa production mériteraient aujourd’hui plus de reconnaissance. D’une vie paisible et intérieure irradient des paysages, des portraits, des natures mortes où l’on trouve toujours la même clarté, la même simplicité.

Le retour à l’encre
Enfin, il y a Marie. Dans l’atelier, dès sa plus tendre enfance, Marie vient voir travailler son père. C’est son univers, sa salle de jeu. Elle apprend à tendre les toiles, à nettoyer les pinceaux et elle copie. Ces années si formatrices sont celles de la tendresse. La quatrième génération est prête pour la relève. Elle l’assume magnifiquement. À seize ans, elle quitte Fourques pour étudier aux Beaux-Arts de Montpellier, où elle acquiert de solides bases en gravure et lithographie. Et ce sont le jardin de Fourques, les paysages de Camargue dépouillés, parfois presque abstraits, les vues de Londres où elle habite un temps. Mais il lui faut bien apprendre à marcher seule et elle n’a pas d’autre choix que de s’éloigner de la très forte personnalité de son père. On ne gomme pas longtemps son imaginaire. La crise est aussi violente que la séparation est douloureuse. Un expressionnisme presque débridé sera bientôt suivi des œuvres de la maturité où la nature joue un rôle aussi important que la trace humaine. Aujourd’hui, dans le grand atelier de Fourques, sur de grandes feuilles de papier posées au sol, son inspiration prend sa source dans la contemplation de tous ces éléments naturels que sont graines, tiges, morceaux de bois, de racines, d’herbes et aussi la terre, l’eau et les pierres. Formes abstraites dont les contours sereins embrassent les vagues de l’écriture. Comme l’écrit le poète René Pons, c’est « un monde aquatique et nocturne où croissent des fleurs sans nom, où passent des oiseaux-poissons silencieux qui traversent des forêts de roseaux dont l’écorce jaspée, au gré des saisons, se décore de paysages encore inexplorés ». Marie Hugo accompagne de ses pinceaux les voyages de l’encre dans les méandres de l’eau. Hasard dominé comme le faisait cent ans plus tôt son bisaïeul Victor, par la main qui sait et l’œil qui voit. Comme son père, Marie Hugo croit au travail, pas à l’inspiration, sachant très bien qu’on la fait venir... par le travail.

- PARIS, galerie Arcade Colette, jusqu’au 4 juin, Bibliothèque nationale de France, 20 juin-30 septembre, HONFLEUR, Musée Eugène Boudin, 20 juin-fin septembre et MADRID, Fondation Thyssen, 3 juin-fin août.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°517 du 1 juin 2000, avec le titre suivant : Les Hugo, une dynastie d’artistes

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