Mercredi 13 novembre 2019

Les collections de Gaston-Louis Vuitton

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 22 novembre 2017 - 748 mots

Publié par Gallimard, un luxueux ouvrage explore les collections multiformes que constitua sa vie durant Gaston-Louis Vuitton (1883-1970), héritier de la maison du même nom. De la curiosité élevée au rang des beaux-arts.

Par la locution « beau livre », l’édition désigne tantôt des livres beaux, tantôt des livres volumineux, souvent des livres chers. Le présent ouvrage, en tout point remarquable, peut revendiquer sans crainte ces trois épithètes. Trois épithètes souvent disjointes, tant sont nombreux les opus incapables d’assortir l’élégance, l’épaisseur et le prix. Soucieux d’habiter le registre du luxe, ainsi que la marque familiale y parvient depuis un siècle et demi, l’ouvrage eût pu n’être qu’une somme fastueuse et frivole, réservée à certains clients et bienfaiteurs, ainsi qu’un outil de communication voué à quelques-uns et à tomber dans l’oubli une fois commis son lancement. Or, grâce à son ambition intellectuelle, cette publication est non seulement un beau livre, mais aussi un grand livre.

Subtilité
Grand, ce livre relié l’est par son format (24,5 x 33 cm) qui l’apparente à certains volumes anciens et à certaines revues spécialisées – parmi lesquelles L’Œil, dont sont reproduits plusieurs numéros sur une double page chamarrée – qu’affectionnait particulièrement Gaston-Louis Vuitton. La première de couverture héberge le titre, comme éparpillé, tandis que la quatrième abrite le monogramme du collectionneur. Une fois recouverte par une délicate jaquette tabac, cette composition ivoirine, tout en incrustations, s’anime de lettres bleues que flanque la subreptice mention de l’éditeur, subtilement gaufrée.

Sur le second rabat figurent la reprise du titre, un résumé de ce projet étourdissant, dirigé par Patrick Mauriès, et une présentation succincte des auteurs. Enfin, quoique traditionnellement négligés, le dos et les tranches – de tête, de queue et de gouttière – accueillent chacun, en lettres capitales, un mot correspondant aux quatre séquences du livre – Mirabilia, Exotica, Scientifica et Artificialia. Pas même ouvert, l’ouvrage est déjà un songe.

Limpidité
Le livre se déploie limpidement. Au préambule de Patrick Mauriès, qui dresse un lumineux état des lieux des « chambres des merveilles », tous ces concentrés de monde destinés à en contenir l’obsolescence, succèdent une roborative biographie de Gaston-Louis Vuitton, quatre chapitres distincts et richement imagés (« Le Voyageur », « L’Inventeur », « L’Artisan » et « Le Bibliophile »), un focus sur la typologie des malles, un entretien accordé à Pierre Sabbagh par le collectionneur en 1961, un texte autobiographique du dernier et, enfin, un inventaire et une table des illustrations.

Explorant la manie accumulatrice de Gaston-Louis Vuitton, les auteurs évitent l’écueil de la compilation comme de l’inventaire, distinguent la profusion de la confusion, l’épars de l’éparpillement. Grâce à une langue enlevée, parfaitement conforme aux goûts littéraires de celui qui tenait Huysmans pour l’un des plus grands, les essais introduisant chaque séquence, signés John Banville, Pierre Senges, Stephen Bayley et Alberto Manguel, mettent ainsi au jour un homme dont les succès inouïs et les revers de fortune n’entamèrent jamais la liberté intellectuelle, celle qui lui valut de s’intéresser à la bibliophilie, au jardinage et à la photographie, aux jouets anciens, aux arts africains et aux nécessaires de voyage. Exquis.

Raffinement
Les images et les archives, manuscrites ou photographiques, ne composent pas un vulgaire album de famille, elles trahissent une histoire du goût, d’un goût soucieux de la rareté, de l’étrangeté et de l’excellence. Ce fils bien né aurait pu s’en tenir aux sillons dorés de son enfance asniéroise, mais il n’en fut rien : peintre confidentiel et immense lecteur, il fit appel à de multiples artistes susceptibles de renouveler puis d’excéder le travail du malletier et de l’emballeur. Heureuse époque où le flacon assurait l’ivresse…

S’inspirant de masques de Côte d’Ivoire, de prosaïques puzzles, de coffres suisses du XVIe siècle, Gaston-Louis Vuitton plébiscita la ligne claire, caractéristique de l’Art déco, et élabora des formes dont l’insurpassable pureté fut dictée par un musée imaginaire sans pareil. Glanés une vie durant, les objets ici réunis, servis par une photogravure infaillible et auréolés par une ombre leur donnant corps et consistance, composent un délicieux herbier polyédrique et dessinent en creux le portrait d’un homme qui, en dépit des crises et des guerres, s’efforça de demeurer, selon ses mots, le « conseiller avisé et le confident des petites manies comme des grands principes ».

Souverainement cohérente, cette somme eût été chaotique sans le raffinement typographique imaginé par Mathias Clottu, sans cette passion des détails qui enfante ici un lettrage ombré et, là des textes s’amenuisant comme le sable d’un sablier. Autant de partis pris respectueux des exigences de Gaston-Louis Vuitton, tout à la fois aristocratiques et excentriques. Et, refermé, l’ouvrage est encore un songe.

Sous la dir. de Patrick Mauriès,
La Chambre des merveilles. Les collections de Gaston-Louis Vuitton, 
Gallimard, 308 p., 300 ill., 89 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°707 du 1 décembre 2017, avec le titre suivant : Les collections de Gaston-Louis Vuitton

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