Vendredi 14 décembre 2018

Le niet de la Douma

Le Journal des Arts

Le 1 mars 1997 - 574 mots

La question de la restitution des biens culturels pris en Allemagne par l’Armée rouge à la fin de la Seconde Guerre mondiale trouve une conclusion provisoire avec le récent vote de la Douma, qui confère la propriété de ces œuvres à la Russie. Adoptée à la quasi-unanimité par la Chambre basse du Parlement russe, cette loi doit cependant, pour prendre effet, être approuvée par la Chambre haute, le Conseil de la Fédération, et signée par le président Boris Eltsine.

Le 5 février, la Douma a voté comme un seul homme – 291 voix pour, 1 voix contre et 4 abstentions – un projet de loi stipulant que toutes les œuvres prises en Allemagne après la guerre "sont propriété de la Fédération de Russie, quels que soient leurs propriétaires actuels ou les circonstances dans lesquelles elles ont été acquises". Un projet similaire avait déjà été voté par la Douma en juillet 1996, avant d’être rejeté par le Conseil de la Fédération. Selon la nouvelle loi, seules les archives et photographies de famille pourront être restituées aux héritiers "pour des raisons humanitaires".

Pourtant, les négociations germano-soviétiques avaient abouti en 1990 à la signature d’un traité de bon voisinage et de coopération, dans lequel était écrit que "les trésors artistiques manquants ou transférés illégalement" seraient rendus à leurs propriétaires ou à leurs ayants droit. Le même principe avait été confirmé dans le traité de coopération culturelle de 1992. Puis, en 1993, une commission mixte avait été créée pour étudier la question. Ses membres ont pu établir quelles étaient les œuvres russes encore en possession de l’Allemagne et celles toujours en dépôt dans les musées de Moscou et de Saint-Pétersbourg, mais le dossier a été retardé par l’instabilité politique prévalant au sein de l’ex-Union Soviétique et par l’opposition constante du Musée Pouchkine. Néanmoins, un certain nombre de faits ont pu être établis.

Des trésors "retrouvés"
Le pillage de l’héritage culturel allemand fut une opération soigneusement organisée, et Staline en personne ordonna plusieurs réquisitions. Entre mars 1945 et la fin de 1948, 2,5 millions de pièces furent expédiées en URSS, par train ou par avion. Selon Waldemar Ritter, membre de la commission, plus d’un million d’œuvres d’art sont encore entreposées en Russie, dont 200 000 objets dignes de figurer dans des musées. Entre 1955 et 1960, un million et demi d’objets ont été rendus à l’ex-RDA, parmi lesquelles la Madone Sixtine, de Raphaël, et l’autel de Pergame. Hormis ce geste spectaculaire envers un pays frère, seuls cinq livres ont été rendus à la bibliothèque de Gotha en 1994, tandis que des œuvres d’art pillées ont refait surface sur le marché.

Les Russes admettent désormais que des œuvres disparues sont en leur possession et n’hésitent plus à les montrer au public. Dès 1992, le Musée de l’Ermitage a exposé des dessins européens du XVIe au XXe siècle, autrefois à la Kunsthalle de Brême. Il a récidivé en 1995 avec l’exposition "Des trésors cachés révélés", qui rassemblait 74 tableaux, impressionnistes et post-impressionnistes pour la plupart : Monet, Renoir, Degas, Seurat, Van Gogh, Cézanne…. Actuel­lement, 89 "dessins de maîtres retrouvés" y sont présentés jusqu’au 31 mars – des feuilles de Goya, Delacroix, Daumier, Signac, Van Gogh… En 1995 toujours, le Musée Pouchkine a montré sous le titre "Deux fois sauvés…" 63 tableaux européens datant du XIVe au XIXe siècle et signés Cranach l’Ancien, Le Greco, Goya, Manet, Degas… Pour l’heure, "L’or de Priam" découvert par Heinrich Schliemann y est exposé jusqu’au mois d’avril.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°34 du 1 mars 1997, avec le titre suivant : Le niet de la Douma

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