Dimanche 21 octobre 2018

Le Japon des bords de Loire

L'ŒIL

Le 1 avril 2000 - 1311 mots

À douze kilomètres de Cholet, le jardin créé au début du siècle par l’architecte Alexandre Marcel se visite comme un paysage exotique déposé au creux du bocage des Mauges. Le Parc de Maulévrier, peuplé d’éléments architecturaux provenant de l’Exposition Universelle de 1900, ressemble d’ailleurs à un rêve oriental égaré près des bords de Loire. Reportage photographique : Kim Young-sook.

La route en ligne droite s’infléchit soudain, un clocher qui émerge du faîte d’une colline signale la bourgade de Maulévrier, village aux toits étagés qu’on dirait fait tout exprès pour signifier le pays de France, au sens le plus terrien. En contrebas se niche, comme caché dans la vallée de La Moine, le Parc oriental. À flanc de coteau une allée plantée d’érables et de conifères, longée en aval par une vaste pelouse, mène au jardin aménagé à partir de 1899 par Alexandre Marcel (1860-1928). Au bout de l’allée s’offre au regard une étendue d’eau irrégulière bordée de rochers, d’arbres touffus et biscornus, de pins droits comme des « I », ponctuée d’îles aux limites mal définies reliées à la berge par un pont de bois en dos d’âne, rouge vif, qui, combiné aux lanternes de pierre et au portail symbolique dit « torii », dénote immédiatement son origine japonaise. Cependant, à l’arrière-plan, au-dessus de cette scène, se profile le château du domaine, architecture classique qui trône sur un jardin en gradins desservi par un escalier parfaitement symétrique et orné de vasques. Le jardin japonais de Maulévrier est une greffe savante et formellement exacte d’art asiatique en Occident. Il n’en demeure pas moins un collage qui émane du goût de la Belle Époque pour l’exotisme. Afin que l’illusion opère pleinement, l’œil doit se focaliser sur les détails, la plage de galets, ou le pavillon de pêche se reflétant parmi les nénuphars. Dès que le regard prend du champ, l’ensemble révèle sa dimension éclectique.

Fascinations orientales
Pour franchir la cascade qui marque l’origine du Paysage japonais, selon l’appellation de son créateur, il faut emprunter un pont dont les extrémités s’agrémentent de sculptures à l’effigie de Garuda, Roi des oiseaux et Fils du vent de la mythologie hindouiste, et de son cousin et ennemi, le serpent Nâga à sept têtes. Accolé au jardin japonais, un pont khmer provient de l’Exposition Universelle de 1900, pour laquelle Alexandre Marcel fut chargé de réaliser le pavillon du Cambodge. Les moulages effectués sur le site d’Angkor Vat trouvèrent, à l’issue de la manifestation, une destination définitive à Maulévrier. Plus loin se dresse la Pagode, bâtiment composite qui n’a d’extrême-oriental que le nom et qui tient davantage du cottage que du pavillon de méditation. Néanmoins, comme il existe dans les jardins de promenade japonais une construction offrant un point de vue statique privilégié quand l’ensemble de la composition s’appréhende dans le déplacement, l’édifice à tourelle joue ici un rôle de belvédère d’où l’on apprécie l’étang dans son entier. Ladite Pagode servait de bureau et d’atelier à l’architecte, mais aussi de salon de thé, boisson vraisemblablement consommée selon le rituel, car la passion du maître des lieux pour l’Asie allait jusqu’à imprégner certains gestes de la vie quotidienne. Des photographies le montrent en compagnie des siens, habillé d’un kimono fleuri et muni d’une ombrelle en papier, posant parmi les lanternes. Quoi qu’il en soit, dans l’axe de l’étendue d’eau s’aperçoivent au loin les îles de la Grue et de la Tortue, dont l’archipel compose le paradis des Immortels. À quelque distance, en retrait et à l’abri des regards, s’enfonce dans le rocher un petit temple khmer supporté par Vishnu et son épouse Laksmi et couronné d’une frise où courent des figurines, parmi lesquelles de délicieuses apsaras. Curieuse pérégrination des formes et des usages que celle de ce sanctuaire, également prélevé à l’ensemble d’Angkor, moulé pour l’Exposition Universelle et reproduit en brique et béton dans la campagne française, où il a retrouvé une fonction religieuse puisqu’il sert de lieu de culte à la communauté cambodgienne locale, ainsi qu’en témoignent les offrandes et baguettes d’encens au pied de la statue de Bouddha… Prolongeant l’image du royaume khmer, un escalier gardé par des lions de béton patiné descend graduellement dans La Moine qui prend alors des airs de Tonle-sap ou de Mekong.

À l’échelle de la planète
Le jardin oriental de Maulévrier est une création à usage privé due à un architecte de la dernière génération de la tradition éclectique de l’École des Beaux-Arts de Paris. L’œuvre d’Alexandre Marcel se caractérise par un double mouvement d’importation de styles exotiques – il est l’auteur de la salle des fêtes devenue le cinéma La Pagode de la rue de Babylone à Paris – et d’exportation du style classique français. Il construit en 1911, au pied de l’Himalaya, le palais du maharadjah de Kapurthala qu’il entoure de jardins à la Le Nôtre. Sa brillante carrière internationale est jalonnée par l’aménagement « à la chinoise » de la propriété du roi Léopold II à Laeken, au nord de Bruxelles, par la commande de plans d’urbanisme et d’architecture par le baron Empain pour la ville nouvelle d’Héliopolis près du Caire, par le projet de construction de l’ambassade de France à Tokyo, réalisations et travaux qui, entre autres, le conduisent à l’Institut. Il est aussi un spécialiste des monuments historiques et exerce, à partir de 1908, la responsabilité de leur administration pour la Bretagne et certains édifices prestigieux comme le Panthéon à Paris. C’est ce savoir-faire que recherche le nouveau propriétaire du château de Maulévrier, un industriel de Cholet, quand il fait appel à Alexandre Marcel en 1896. Trois ans plus tard ce dernier épouse sa fille, s’attache au site et entreprend le Paysage japonais pour son plaisir et celui de sa famille.

Un jardin conçu comme la métaphore du destin de l’homme
Passé entre plusieurs mains après la mort de Madeleine Marcel en 1945, le domaine a été acheté par la commune de Maulévrier en 1980, et une association fut alors créée pour remettre le parc en état à partir d’un véritable travail d’archéologie paysagère. Le créateur du jardin a en effet laissé très peu de documents écrits ou dessinés, de sorte que ses intentions demeurent mal connues. Des photographies de différentes époques étayent néanmoins la restauration. Élément décisif, en 1987 une mission d’experts des universités horticoles de Tokyo et de Nigata reconnaît dans le Paysage japonais de Maulévrier un surprenant marcottage de jardin de promenade de la période d’Edo (1600-1868). Ce type de composition autour d’un étang utilise un cours d’eau devant s’écouler d’est en ouest suivant la course du soleil et organise un parcours riche de projections symboliques. À Maulévrier, Alexandre Marcel aurait repéré l’aspect favorable du site selon les normes asiatiques, afin de façonner la nature en une métaphore du destin de l’homme, depuis la tumultueuse enfance jusqu’à la sérénité du grand âge. La cascade, l’étang, les îles de Paradis, la Pagode et son jardin, le pavillon de pêche-embarcadère, la disposition des lanternes, les essences importées de voyages au Japon forment un ensemble cohérent et témoignent d’une observation soutenue des créations sur place. Le Paysage japonais d’Alexandre Marcel est le plus vaste d’Europe et n’a rien à envier à celui qu’Albert Kahn fait aménager à Boulogne, exactement à la même époque. Il participe du même esprit où se mêle la soif d’exotisme à la Pierre Loti et l’action concrète pour une connaissance mutuelle entre les peuples. Ce rêve oriental, l’équipe de jardiniers actuelle l’entretient et le développe en plantant de nouvelles essences et en approfondissant l’art du o-karikomi, c’est-à-dire de la taille des végétaux. À travers les transformations du temps et de l’espace, un lointain écho du shinto s’est peut-être fixé sur les bords de La Moine, un écho matérialisé par une plage de galets parsemée une fois l’an, au printemps, de pétales de cerisier, et qui, éclairée par la lune, cadrée par un jeune pin, acquiert cette matité pâle qui fait résonner les harmoniques de la pureté.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°515 du 1 avril 2000, avec le titre suivant : Le Japon des bords de Loire

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