Dimanche 18 novembre 2018

Le baroque jésuite, de la séduction à la dévotion

L'ŒIL

Le 1 septembre 2003 - 1275 mots

L’exposition conçue par Alain Tapié au musée des Beaux-Arts de Caen s’attache à mettre en évidence la spécificité de la vision des jésuites au cœur de l’art baroque, entre 1580 et 1680. Dans une approche esthétique et iconographique, elle réunit une centaine de tableaux provenant de musées italiens, flamands, espagnols et français, de collections privées et d’églises, dont beaucoup sont inédits.

Lorsqu’il fonde la compagnie de Jésus – approuvée par le pape en 1540 –, Ignace de Loyola (1491-1556) a pour ambition de rendre accessibles les Évangiles au plus grand nombre, de favoriser une relation nouvelle entre l’homme et Dieu. Il répond par cette volonté aux objectifs fixés par le concile de Trente et aux principes de la Contre-Réforme, qui sont de redéfinir le dogme et la discipline catholiques, entérinant ceux de la Réforme protestante, et de mettre fin au désarroi des fidèles face à l’écart creusé, avant 1545, entre la structure de l’Église et le message biblique. Cette réforme a une influence considérable sur les arts au xviie siècle, et encourage la mise en œuvre d’un art nouveau, sensé incarner l’envol de l’homme vers la divinité. Les jésuites jouent un rôle prépondérant dans la diffusion et l’interprétation des idées du concile, pour rénover et fixer les principes de l’iconographie religieuse. L’exposition présentée au musée des Beaux-Arts de Caen s’attache à mettre en évidence la spécificité de cet art particulier au sein même du baroque. Elle en évoque l’émergence, à Venise d’abord, lieu de la première église jésuite, où Ignace rencontre Bassano et peut-être Titien, puis son développement à Rome avec le décor du Gesù (1585-1590). À Rome, des artistes comme Pulzone et Valeriano sont influencés par l’Espagnol Luis de Morales, dont les œuvres sont empreintes d’un mysticisme statique mais habité, plongeant le spectateur au cœur de la scène par la proximité des corps et des visages. La compagnie de Jésus entretient des rapports très étroits avec le monde des images, en alliant le sentiment religieux à la joie quasi charnelle de la création artistique. C’est un art « de propagande », de séduction, un art de l’effet et de l’affect, qui fait appel au sentiment et à la sensibilité, voire à la faiblesse. Rubens, le Tintoret, Il Baciccio, Pozzo et le Bernin mettent en scène le triomphe de la foi à travers des visions idéalisées et des compositions exaltées. Rubens devient très vite un fidèle des jésuites ; les visions du Tintoret correspondent pleinement à leurs objectifs, avec une peinture qui va au-delà de la délectation, provoquant l’emportement de celui qui la regarde ; le Bernin est l’un des grands praticiens de leur pensée spirituelle et plastique, ayant lui-même suivi les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola. Pour la compagnie de Jésus, la couleur et les visions tourbillonnantes du baroque ne détournent pas le croyant des préoccupations religieuses, au contraire, la représentation est une incarnation de la spiritualité. Selon les propos d’Alain Tapié, la conviction religieuse passe par « une dynamique plastique qui doit attaquer les sens ». Il y a dans l’art baroque le désir d’atteindre un bonheur céleste parfois proche de l’extase par un usage excessif du corps en mouvement, des lumières dramatisantes, des perspectives et des espaces infinis. Ce nouveau sentiment spatial, fondé sur l’élargissement et l’étirement, est caractéristique du baroque jésuite. Avec l’idée d’un flux permanent de personnages qui évoluent au cœur d’un jeu de tensions et de forces, où l’architecture et la peinture sont intimement liées. Une fusion nouvelle s’opère entre le corps et l’esprit, l’humain et le divin. Les meilleurs artistes sont réquisitionnés, tel le père Andrea Pozzo, à qui l’on doit les fresques de Saint-Ignace de Rome, ou encore Il Baciccio, qui a réalisé le somptueux décor de l’église du Gesù. Ce dernier est ici représenté par une esquisse pour la coupole, Le Triomphe du nom de Jésus, composition dynamique fourmillant de figures prises dans les drapés qui semblent comme aspirées par la lumière.

Des couronnes théophaniques
Après avoir évoqué les origines, le parcours de l’exposition développe les thèmes fondamentaux de l’univers jésuite. Avec en premier lieu ce que l’on appelait au XVIIe siècle les « Réalités spirituelles », à savoir le Jugement dernier, l’enfer et le paradis, la circoncision, la présentation au Temple, l’Agneau mystique, Abraham et Melchisédech – grand sujet de la Contre-Réforme catholique, traité ici par Rubens –, le nom de Jésus avec Il Baciccio ou Antoon Sallaert... Une salle est consacrée aux couronnes théophaniques, rappelant l’importance de la symbolique des fleurs : dans des bouquets à première vue « innocents », chaque variété symbolise une vertu, un pêché, un personnage. L’un des exemples les plus intéressants est le tableau de Daniel Seghers, Allégorie de la compagnie de Jésus et l’interprétation allégorique, audacieuse mais plausible, qu’en fait Heinrich Pfeiffer. Celui-ci voit le vase comme le symbole de l’ordre, et chaque espèce de fleurs représenterait un saint, avec au centre Ignace (rose blanche), entouré de martyrs (roses rouges) et de saints (l’œillet serait François Borgia, la tulipe François-Xavier). Au chapitre des « Effusions », sont rassemblées les œuvres consacrées à la vie du Christ et aux mystères de la Vierge, avec entre autres une remarquable esquisse de Rubens, L’Annonciation. Le dynamisme de la composition naît du mouvement des corps, la lumière et les drapés donnant à la scène un côté théâtral. Une section est réservée aux anges et aux martyrs, offrant des visions typiquement jésuites, les martyrs représentant la souffrance, mais aussi l’union théologique essentielle avec les saints martyrs de la Compagnie. Transmettant aussi l’idée d’une
élévation sublime, par des personnages voués à la méditation sur le passage de la vie à la mort, thème fondamental du baroque.
La vie d’Ignace est évoquée, notamment à travers l’Apparition de la Vierge à saint Ignace dans la grotte de Manresa de Pierre Mignard, tableau remarquable par le jeu subtil des gestes et des regards.
On ne peut pas véritablement parler de style jésuite, mais plutôt d’une esthétique. Chaque artiste conserve son propre style, rien n’est imposé. Les tableaux d’autel, sortis de l’ombre de leurs églises, représentent une part très importante de l’accrochage ; les autres toiles proviennent de musées et de collections particulières. Il y a beaucoup d’inédits, un vrai travail de recherche, et à ce titre, le catalogue très complet est un ouvrage de référence. Le parcours met en lumière, entre autres, les œuvres de Cornelis Schut (La Circoncision). Chez lui, le projet iconographique semble passer au second plan, après les préoccupations plastiques. Ce sont les flux de lumière et de couleurs qui déterminent le sujet, à la différence, par exemple, de La Vierge implorant le Christ en faveur des âmes du purgatoire de Philippe de Champaigne, où le sujet prime. Il suit un programme de commande, sans envolée excessive dans la composition, mais avec l’idée d’une élévation spirituelle vers le sauveur avec l’ange tirant une âme du purgatoire. La diversité des styles et des interprétations est mise en évidence, et l’on croise des artistes aussi différents que Lubin Baugin, peintre classicisant mais dont les œuvres sont très habitées, Pierre Puget, Jean Jouvenet, Giovanni Francesco Romanelli ou encore Guillaume Courtois et son fascinant Sang du Christ. Ce dernier offre la vision d’un Christ en croix se vidant de son sang, jusqu’à envahir l’espace pictural d’un rouge éclatant, et clôt une exposition qui traite en profondeur un sujet passionnant, mais particulièrement complexe.

L'exposition

L’exposition « Baroque, vision jésuite. De Tintoret à Rubens » est ouverte du 12 juillet au 13 octobre, tous les jours sauf le mardi de 9 h 30 à 18 h. Plein tarif : 3,8 euros ; tarif réduit : 2,3 euros. CAEN (14), musée des Beaux-Arts, le château, tél. 02 31 30 47 70, www.ville-caen.fr/mba

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°550 du 1 septembre 2003, avec le titre suivant : Le baroque jésuite, de la séduction à la dévotion

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