Auctioneers

A l’assaut du marché parisien

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 4 octobre 2007

Les maisons anglo-saxonnes tiennent enfin le marteau en France. Une révolution après quatre siècles de monopole des commissaires-priseurs.

Il aura fallu attendre le 29 novembre 2001 pour que l’ouverture du marché français des ventes aux enchères soit enfin effective. Fièrement installée dans l’illustre galerie Charpentier, à Paris, la maison de ventes américaine Sotheby’s a eu le privilège de donner le premier coup de marteau, marquant ainsi la fin du monopole des commissaires-priseurs français instauré par Henri II en 1556. Le 5 décembre 2001, Christie’s renchérissait avec une semaine de vacations prestigieuses. Propriété de François Pinault depuis peu, la maison fondée par James Christie faisait encore figure d’étrangère. Trois ans plus tard, les résultats affichés par les deux nouveaux venus confirment leur ancrage dans un environnement aux traditions pourtant séculaires.
En 1993, la création du certificat supposé faciliter l’exportation des œuvres d’art avait déjà provoqué la grogne. L’harmonisation de la TVA sur les œuvres d’art adoptée pour l’Europe finit de convaincre les professionnels du handicap de la France ; jusqu’en 1999, la Grande-Bretagne a en effet bénéficié d’une dérogation sur la TVA à l’importation de 2,5 % contre 5 %. Jacques Toubon, alors ministre de la Culture (lire le JdA n° 3, mai 1994) qualifiait pourtant l’ouverture du marché français d’« inéluctable ». Tandis que les commissaires-priseurs défendaient mordicus leur système ancestral, les maisons étrangères rongeaient leur frein. C’était sans compter sur la combativité de Laure de Beauvau Craon, présidente de Sotheby’s France, qui obtint de la Commission européenne une mise en demeure du gouvernement français. En novembre 1995, la réaction de l’État fut immédiate : le monopole des commissaires-priseurs devait officiellement prendre fin le 1er janvier 1998.

Organisation de la résistance
Alliances ou partenariats, tout était bon pour faire face à la concurrence anglo-saxonne. Tandis que Drouot lançait un projet de fédération des études, Jacques Tajan, seul partisan de l’ouverture, adhérait à l’IAA (International Association of Auctioneers) et Piasa annonçait un rapprochement avec Phillips. Dès lors, l’ouverture du marché était devenue « un objectif » pour Philippe Douste-Blazy (lire le JdA n° 19, novembre 1995). Soudain, les avantages de la situation étaient clairs : outre les professionnels des ventes publiques et l’industrie du luxe et de la culture, l’État serait le premier bénéficiaire des rentrées fiscales. Mais la dissolution de l’Assemblée nationale en mai 1997 stoppa net la loi Toubon. Les rapports sur la situation du marché se succédèrent (Aicardi, Léonnet, Chandernagor, Deydier…) et, après maintes tergiversations, le nouveau projet de loi préparé par le gouvernement Jospin fut adopté le 10 juillet 2000. Si l’État conserve le monopole des ventes judiciaires, les ventes aux enchères volontaires sont désormais l’apanage de sociétés commerciales pouvant faire appel à des capitaux extérieurs. Agréées par le Conseil des ventes volontaires, autorité morale du marché, ces sociétés se sont regroupées au sein du Symev (Syndicat national des maisons de ventes volontaires). Parmi les nouveautés de la loi : un délai de prescription ramené à dix ans – au lieu de trente –, l’autorisation de la vente de gré à gré (ou after sale) pratiquée après la vacation sur les biens non adjugés, le système des prix garantis et la liberté des tarifs acheteurs et vendeurs (qui a provoqué, depuis, une hausse des frais) comme du choix des experts, agréés ou non par le Conseil des ventes. Seule ombre au tableau : l’indemnité de 2 milliards de francs (305 millions d’euros) proposée par Jacques Toubon avait fondu comme neige au soleil pour s’élever à 450 millions de francs à répartir entre les 458 commissaires-priseurs français.
Les décrets d’application tardant, Sotheby’s et Christie’s ont patienté en organisant dans leurs locaux parisiens des expositions de photographies et d’art contemporain susceptibles d’élargir leurs clientèles. Christie’s poursuivait sagement aussi ses activités pédagogiques avec Christie’s Education. Sotheby’s a finalement sauté le pas en s’alliant à Poulain-Le Fur pour la vente du contenu de château de Groussay (lire l’encadré). Le projet de modernisation de l’hôtel Drouot tardant, Jacques Tajan a inauguré son propre espace de ventes, rue des Mathurins, suivi d’Antoine Ader rue Saint-Marc, et de Poulain-Le Fur au Palais des Congrès, sous le nom anglophone et éphémère d’« Expertie’s ». La réforme a en effet inspiré nombre d’alliances de courte durée : ACPR ; Tajan et Phillips ; Binoche, Finarte España et Finarte Italia ; Art experts associés… D’autres rapprochements perdurent : Artcurial Briest-Poulain-LeFur qui a misé sur la pluridisciplinarité, la SVV Bergé & associés qui souhaite s’imposer dans le haut de gamme, et la SVV Ivoire qui vise le marché provincial avec douze commissaires-priseurs répartis sur tout le territoire...

Fin d’une époque ?
En 2002, Tajan régnait toujours sur le marché français, suivi d’Artcurial, Christie’s et Sotheby’s. 2003 sera l’année de la consécration de Christie’s, suivie de Tajan et Artcurial. Signe des temps, le Symev introduit en février 2004 une charte de qualité de service, entérinée par ses quelque 250 membres. Alors, fin du monopole,  fin d’une époque ? Plutôt « adaptation évidente et intelligente », tempère Francis Briest qui, avec le recul, déplore la « diabolisation des commissaires-priseurs » dans un débat de « grand pleureurs » où « une maison avait fait de la réforme son cheval de bataille en ne pensant qu’à ses propres intérêts et non pas à l’intérêt général ». Pour Jacques Tajan, il s’agissait simplement de respecter le traité de Rome de 1957 : « C’était dans l’ordre des choses. Nous avions la possibilité de vendre à l’étranger. J’ai fait des ventes à New York et au Japon. Il n’était pas normal que les maisons étrangères ne puissent pas faire de même en France. » Si la réforme lui a fait perdre sa suprématie, Tajan ne la regrette pas car Paris a enfin les chances de retrouver la sienne. L’internationalisation du marché français est en effet indéniable – 75 % des acheteurs à la vente Nahon étaient étrangers. « Je me suis battue pendant dix ans pour dynamiser le marché français dans lequel je croyais beaucoup, rétorque Laure de Beauvau Craon. Ce que je regrette, c’est la résistance, qui a été nuisible, et les retards qui n’ont fait que raffermir le circuit anglo-saxon. » Une ouverture trop tardive responsable  en cela de la mort du marché impressionniste, moderne et contemporain en France ? « Vive l’Europe ! ajoute-t-elle. Sans le traité de Rome, nous serions encore sous le monopole. » Qu’en est-il de l’hémorragie d’œuvres d’art ? « De grandes collections ont été vendues à Paris qui, autrement, auraient été dirigées vers New York ou Londres, renchérit François Curiel, président de Christie’s France. Notre réseau international a ramené en France des spécialités comme l’art tribal ou le mobilier, dont une grande partie provient de l’étranger. En mai dernier, notre vente latino-américaine provenait pour sa quasi-totalité de nos bureaux de New York. »
Si Paris est en passe de retrouver son rayonnement dans de nombreux domaines comme le mobilier, l’orfèvrerie ou les arts premiers, le droit de suite, dont la Grande-Bretagne est encore épargnée jusqu’en 2011, reste une entrave au développement du marché contemporain. « Le droit de suite est en soi un concept tout à fait noble […]. Bien sûr, j’aimerais qu’il disparaisse, mais je suis réaliste et je ne commence même pas à rêver à y songer », philosophe François Curiel. Pour Francis Briest, cette taxe « incongrue » n’a pas prouvé son efficacité. La directive européenne d’harmonisation du droit de suite s’appliquera à partir du 1er janvier 2006. Pas d’espoir, donc, de le voir disparaître. Gérard Champin, président du Conseil des ventes, rappelle toutefois qu’en 2009 la Commission européenne fera le point sur cette directive, peut-être l’occasion pour la France de faire valoir l’entrave qu’il constitue au développement de son marché de l’art contemporain.

Sotheby’s frappe la première

Le 29 novembre 2001 est tombé en France le premier coup de marteau d’une société étrangère de vente aux enchères, mettant ainsi fin à quatre siècles de monopole. Ce jour-là, Sotheby’s poursuivait la dispersion de la bibliothèque littéraire du collectionneur belge Charles Hayoit. Le premier lot, Le Feu, de Gabriele d’Annunzio, adjugé 70 000 francs (10 670 euros) à l’ancien directeur de la maison, Kristen van Riel, fut offert sous les applaudissements à la présidente de Sotheby’s France, Laure de Beauvau Craon. Cette vente inaugurale, qui marquait la fin du monopole des commissaires-priseurs en France, était la suite d’une vente entamée en juin 2001 avec la complicité d’Hervé Poulain et Rémy Le Fur en teneurs de marteau. Sotheby’s n’avait en effet pas su réfréner son impatience face à la lenteur de la réforme des ventes publiques. Déjà, en juin 1999, pour la vente in situ de la collection d’arts décoratifs et de tableaux de Charles de Besteigui au château de Groussay à Montfort-l’Amaury (Yvelines), la maison de ventes avait fait appel, pour contourner la législation, à l’étude parisienne, laquelle a, depuis, rejoint Artcurial et Briest.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°200 du 8 octobre 2004, avec le titre suivant : A l’assaut du marché parisien

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