Vendredi 23 février 2018

Tendances

La clientèle s’élargit

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 4 octobre 2007

De 1994 à 2004, le marché de l’art a épousé les chemins de la reprise économique, tout en se détachant progressivement des fluctuations boursières.

La lecture du marché est plus brouillée aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a dix ans. Si 1994 a été une année de creux ou de convalescence, selon le degré de litote des observateurs, il est moins aisé de qualifier la situation actuelle, à deux vitesses entre marchands et maisons de ventes. Au regard de l’humeur en berne des antiquaires, le marché semble pour le moins labile. Mais côté ventes publiques, à l’échelon mondial, le produit de vente en « Fine Art » a quasiment triplé en dix ans. Le marché de l’art a épousé la reprise économique, dopée par le boom de la Net-économie. L’année 1999 a marqué un tournant puisque tous les domaines, exception faite de la joaillerie, ont pulvérisé leurs précédents records. Ensuite, les attentats du 11 Septembre ont modifié les habitudes de voyage des Américains et ralenti le marché sans toutefois le foudroyer. Depuis trois ans, le volume des transactions a fortement diminué, mais les prix des beaux objets se consolident et grimpent. Les excès tendent à se corriger et les taux d’invendus voisinent souvent les 40 %. Lors de la crise boursière d’octobre 2002, l’indice Fine Art d’Artprice a fléchi sans dégringoler de manière aussi abrupte que le Dow Jones. Affecté autrefois par les krachs boursiers, l’art est aujourd’hui perçu comme un placement alternatif.

Envolée pour le mobilier
Dans le mobilier du XVIIIe siècle, les prix les plus importants ont été enregistrés à partir de 1999. Une commode de Riesener pour Versailles a alors été adjugée 7 millions de livres sterling (10,9 millions d’euros) chez Christie’s Londres. « C’est une date historique. Pour la première fois, un meuble atteint le prix d’un tableau ancien, et ce n’est pas un accident puisque l’envolée se poursuit pour les très belles pièces, observe le spécialiste Bill Pallot. Mais depuis 1999, les acheteurs sont moins spécialisés et moins réguliers. » Le XVIIIe est mort, le XVIIIe se meurt, murmure-t-on aujourd’hui ! Le retrait récent du Getty Museum (Los Angeles) de la course aux achats a enfoncé le clou. Mais le désamour concerne surtout le mobilier classique. L’intérêt se porte aujourd’hui sur des pièces très architecturées ou hors normes, des meubles objets plus que meublants. Même si les prix restent soutenus pour l’excellence, comme le grand vase monté d’époque Qianlong adjugé 1,5 million d’euros chez Sotheby’s en juin, ils n’en sont pas moins en dents de scie car, faute de trésorerie, les marchands réfrènent leurs achats.
Le goût évolue irrémédiablement vers les arts décoratifs du XXe siècle, dont les prix ont grimpé au fil des publications et de la raréfaction. Le bréviaire est éloquent : un tabouret de Marcel Coard, que la Galerie Vallois (Paris) avait vendu pour 210 000 francs en 1994, a fusé à 309 900 dollars (258 millions d’euros) en juin chez Christie’s New York. Une lampe en albâtre d’Armand-Albert Rateau soutenue par trois petits fennecs en bronze se vendait 390 000 francs en 1994 à Drouot. En mai 2003, Christie’s cédait deux autres exemplaires de cette lampe pour 261 250 euros et 272 250 euros pièce ! L’inflation s’est actuellement stabilisée. Les amateurs délaissent les créations anonymes ou la production mineure des premiers couteaux. Le même phénomène s’observe pour les années 1950 dont les prix ont triplé, voire quintuplé entre 1998 et aujourd’hui. On assiste cependant parfois à des enchères imprévisibles, notamment les 250 000 dollars obtenus en juin chez Phillips par une paire de portes à hublots de Jean Prouvé, pièce qu’on pouvait obtenir pour 100 000 euros en galerie.
De son côté, le marché des tableaux anciens n’a pas connu de remous, si ce n’est l’explosion depuis trois ans, à la faveur de l’arrivée de nouveaux acheteurs transalpins, du prix des vedute italiennes. Certains tableaux anciens ont frôlé chez Sotheby’s les prix de l’art moderne (49,5 millions de livres sterling (78 millions d’euros) pour le Massacre des Innocents, de Rubens en 2002, 28,5 millions de dollars pour la Descente des limbes de Mantegna en 2003, 16,2 millions de livres (24,1 millions d’euros) pour la Jeune fille au virginal de Vermeer en 2004. Des records davantage imputables à la rareté qu’à une soudaine poussée du marché. Les tableaux flamands et hollandais maintiennent le cap, de même qu’une peinture française très décorative. En revanche, pas de répit pour le cortège de mièvreries du XVIIIe ! « Le tableau français basique, qu’on pouvait trouver au-dessus d’une commode classique Louis XV, subit la crise du mobilier classique », observe le courtier Étienne Breton.
Dans le moderne, le fossé se creuse entre la moyenne gamme et le haut du pavé, dont les prix progressent sans discontinuer. L’impressionnisme est battu en brèche par le moderne. D’après la société Artprice, il est passé en vente deux fois moins de tableaux de Monet en 2003 qu’en 1999 et, faute de pièces phares, les prix ont baissé de 45 % en deux ans. Les 82,5 millions de dollars du Portrait du docteur Gachet de Van Gogh chez Christie’s (1990) ont été mis K.-O. par les 104 millions de dollars du Garçon à la pipe de Picasso chez Sotheby’s en mai (lire l’encadré). Selon l’analyse complexe d’Artprice Indicator, le Picasso de la période rose aurait pu être adjugé autour de 27 millions de dollars en 1994 (1)… De leur côté, le surréalisme et l’expressionnisme allemand tracent fermement leurs sillons.
Après cinq années d’envolée, le marché des photographies connaît depuis 2003 sa phase de correction. Les domaines les plus fébriles comme la photographie primitive observent des rééquilibrages après l’effet trompe l’œil de la vente Jammes en 1999 chez Sotheby’s Londres. Hissés par la locomotive de l’art contemporain, les prix de la photographie plasticienne ont progressé de 140 % entre 1997 et 2002 (Artprice) avant de chuter de 30 % en 2003. À nouveau, le haut du pavé surnage, mais les clichés vus et revus et les estimations gonflées ne font plus recette, d’où le faible nombre de ventes prévues cette année.

S’acheter un mode de vie
Si l’heure de vérité a sonné dans la plupart des secteurs, l’art contemporain poursuit sa lancée vertigineuse. De 2 % au premier semestre 1994, ses parts de marché à l’échelon mondial sont passées à 5,4 % au premier semestre 2004, signe d’un déplacement sensible vers la seconde moitié du XXe siècle. Ce segment connaît les changements structurels les plus radicaux. Sous la férule de Philippe Ségalot, Christie’s a redéfini en 1998 les classifications habituelles et a étiré le postwar jusqu’à l’art actuel. L’optique n’est plus de piocher dans ce qu’amateurs ou marchands veulent bien confier à la vente, mais de débusquer des créateurs actuels hautement désirables ou en passe de l’être. Cette formule a fait exploser la cote de dix-huit artistes chez Christie’s en 1999. Des envolées que favorise une clientèle notablement élargie. « Les gens n’achètent pas seulement des œuvres, mais un mode de vie. Nous sommes dans un marché de club », souligne le commissaire-priseur Francis Briest. « Jamais le pouvoir de l’argent n’a été aussi fort sur le marché, observe le galeriste Daniel Templon. Tout le monde veut la même chose au même moment et il y a dix fois plus d’argent et de collectionneurs qu’il y a dix ans. Ce qui est étrange, c’est que les gens ont oublié qu’il y a eu sept ans de crise ! Sinon, il n’y aurait pas l’emballement qu’on observe actuellement, ni cette hausse organisée par les maisons de ventes. » Un emballement d’autant plus surprenant qu’il survient dans un contexte plus général de ralentissement. Alors, pour reprendre l’aphorisme de Ben, le marché de l’art s’écroulera-t-il demain à 18 h 30 ? Les scénarios catastrophes sont écartés car les collectionneurs achètent avec leurs propres deniers, sans être endettés, et les galeries, du moins françaises, ne sont plus sous dialyse bancaire. La hausse des prix pour une vingtaine d’artistes ne produit d’ailleurs pas d’effet levier sur les autres, contrairement aux années 1980. « Il y aura des corrections, mais pas sur le fond du marché. Il n’y aura pas de démystification de l’art contemporain comme ce fut le cas avec l’impressionnisme au moment du retrait des acteurs japonais », prédit le courtier Marc Blondeau. À suivre !

(1) Le degré de pertinence est de 3 sur une échelle de 5. En moyenne les valeurs indicatives sont correctes, mais leur précision au fil des années n’est pas certaine.

Le Garçon à la pipe (1905), de Pablo Picasso

Peu d’œuvres ont fait couler autant d’encre et d’argent que cet éphèbe fumeur de Picasso, acheté pour 30 000 dollars en 1950 par John Hay et Betsey Whitney, et adjugé au prix record de 104 millions de dollars (86,1 millions d’euros), le 5 mai 2004 chez Sotheby’s New York. Ce tableau de la période rose est pourtant loin d’être le chef-d’œuvre du maître. Jusqu’à présent, aucune pièce n’avait franchi le cap des 82,5 millions de dollars obtenus par le Portrait du docteur Gachet de Van Gogh en 1990 chez Christie’s. La maison de François Pinault détenait depuis 2001 la palme pour Picasso avec 50 millions de dollars pour Femme aux bras croisés de la période bleue. Le pedigree de la collection Whitney, dont Sotheby’s avait déjà dispersé quelques pièces pour un total de 259 millions de dollars, n’est pas étranger à ce nouveau record. « Certains Van Gogh pourraient dépasser ce prix. D’ailleurs, Sotheby’s a revendu le Portrait du docteur Gachet de gré à gré pour une somme supérieure à 100 millions de dollars », note Andrew Strauss, spécialiste chez Sotheby’s. L’acquéreur ne s’est pas encore dévoilé, mais l’opération pourrait émaner de ce côté-ci de l’Atlantique.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°200 du 8 octobre 2004, avec le titre suivant : La clientèle s’élargit

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