Samedi 7 décembre 2019

Jean-Paul Marcheschi

L'ŒIL

Le 1 juillet 2001 - 649 mots

Les compositions cosmiques de Jean-Paul Marcheschi sont peuplées de mots sacrifiés à la brûlure des flammes. Portrait d’un « alchimiste » contemporain à découvrir
à l’Hôtel des Arts de Toulon.

D’abord, il y aurait la chute, l’assombrissement, la nuit, le corps impossible à saisir, l’insomnie, l’appel à l’endormissement, l’informe, le chaos, le temps de l’égarement, la flamme, le pinceau de feu, la suie... il y aurait le livre, le recueil, le lieu, la reliure, la matière, le papier, l’encre noire... au commencement le livre puis la peinture ». Autant de mots hasardeux griffonnés à la hâte par Jean-Paul Marcheschi qui en disent long sur sa démarche artistique. Diplômé de lettres et d’histoire de l’art, cet artiste d’origine méditerranéenne, corse et italienne, dévore La Divine Comédie de Dante ou les poèmes de Federico Garcia Lorca. En 1984, le récit d’un ami, revenu de Stromboli, nourrit tellement son imaginaire qu’il part se confronter au mythe. C’est là qu’il inaugure ses premières peintures au feu en hommage au volcan. Délaissant les outils traditionnels du peintre, il s’arme d’un flambeau qu’il nomme plaisamment « pinceau de feu ». Liant plusieurs torches entre elles, il se livre à un dripping proche du rituel. La cire s’écoule, se déverse en crépitant sur le papier, le dévore par endroit ou le recouvre d’une épaisse couche translucide. « J’aime lorsqu’à un moment donné surgissent les champs de la flamme, ces cris qui renforcent le côté rituel du dripping (...) tous les sens sont excités, c’est très animal, organique, très loin de la conscience ». Jean-Paul Marcheschi s’étonne également de la beauté des noirs. « Je n’en avais jamais produit d’aussi beau, le feu s’est imposé comme unique instrument, unique langage ».  Son paysage, élaboré par fragments, structuré par feuillets, s’apparente à une variation musicale. Les feuilles de format A4 sur lesquelles il s’épanche, s’unissent pour mieux lui servir de fond, les mots sacrifiés à la brûlure des flammes. On pense au bûcher, à l’autodafé. Les Onze Mille Nuits s’élaborent durant sept ans. 11 000 feuillets portent la trace de ses méditations, lorsqu’en prise à l’insomnie il donne libre cours à sa pensée. Pour lui, ces écrits jetés sur les feuillets n’ont aucune valeur littéraire. Il s’agit plutôt de reprendre pied dans l’écriture, en un va-et-vient qu’il qualifie de ressac. « L’écriture crée des profondeurs que j’aime au fond de mes peintures ». L’histoire de l’art s’immisce aussi. Tenebroso Lago, présenté récemment au Grimaldi Forum de Monaco, s’inspire de l’Adam et Eve de Masaccio réalisé pour la Chapelle Brancacci de Florence. Cette fresque contemporaine, plongée dans la pénombre où seules quelques lueurs vacillent, met en scène le couple déchu se reflétant sur une étendue d’eau ténébreuse. L’Enfer n’est plus très loin.
L’exposition « Pharaon noir », présentée à Toulon, ne doit rien à l’Egypte. Loin des sinuosités du Nil, le titre s’inspire d’une phrase lancée par le chanteur Manuel Torres au compositeur Manuel de Falla lors du premier festival de cante jondo en août 1922, à Grenade : « Maître, ce soir vous avez eu le duende. (...) Le duende, c’est faire remonter dans la voix le buste (tronco) du pharaon noir ». La fulgurance de l’image plonge Marcheschi dans la plus fébrile création. Lorsqu’il se met au travail, la vie, la mort et la résurrection d’un personnage s’imposent. S’y ajoutent une épouse, des ancêtres, un pays, une terre, un langage. De nombreuses sculptures en cire, par la suite coulées en bronze, peuplent l’exposition. Les peintures au feu se déploient, occupant successivement des salles nocturnes ou solaires. Pour Jean-Paul Marcheschi, la flamme est une alliée, une muse à la grâce fragile. Elle éclaire sa vie, la rallume, jusqu’à ce qu’il plonge ses torches dans l’eau. Laps de quiétude, avant la prochaine étincelle.

- TOULON, Hôtel des Arts, 236, avenue du Maréchal Leclerc, tél. 04 94 91 69 18, 2 juin-23 septembre, cat. éd. Somogy, 205 p., 200 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°528 du 1 juillet 2001, avec le titre suivant : Jean-Paul Marcheschi

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque