Jean-François Jarrige : L’Asie retrouvée

Par Laure Meyer · L'ŒIL

Le 1 février 2001

Quatre ans de travaux ont permis au Musée Guimet de transformer ses espaces et sa muséographie. Cette nouvelle jeunesse, rendue à l’institution fondée
en 1889 par Emile Guimet, offre maintenant à l’une des premières collections d’art asiatique du monde l’écrin qu’elle méritait.

Simplicité des murs blancs et des marbres gris, élégante légèreté du double escalier, le Musée Guimet présente désormais ses chefs-d’œuvre d’art asiatique dans un espace aéré et lumineux. Visite guidée avec son directeur, Jean-François Jarrige.

Pourquoi était-il devenu nécessaire de modifier l'ensemble de l'architecture du musée ?

Dans le beau bâtiment néoclassique voulu par Emile Guimet en 1889, les ajouts successifs de pièces, motivés par le manque de réserves et de bureaux, avaient brouillé la clarté du plan d’ensemble. Nous avons donc créé deux niveaux supplémentaires de réserves en sous-sol. Pour les galeries, nous avons voulu ouvrir des perspectives à la fois verticales et horizontales.

Quelle a été la mission des architectes ?
Il s'agissait pour Henri et Bruno Gaudin, avec qui nous avons collaboré en grande harmonie depuis 1992, de rendre le musée à la fois attrayant et fonctionnel. Nous avons souhaité tirer profit au maximum de la lumière du jour. Les objets exposés ont été créés à la lumière, même s’ils ont été trouvés dans des tombes... Le mobilier funéraire rendait hommage à une vie que les Anciens imaginaient vécue dans la lumière.

Comment s'articule l'espace aujourd'hui ?
La surface utile est passée de 10 236 m2 à plus de 12 709 m2, dont 500 m2 supplémentaires pour les collections permanentes. Le rez-de-jardin (niveau -1) comprend un grand auditorium, une cafétéria et des services d’action culturelle, mais aussi une longue galerie destinée aux expositions temporaires. Dans les niveaux supérieurs (0, 1 et 2), le parcours muséographique repensé s’ordonne de manière simple, selon une logique géographique et chronologique. Le rez-de-chaussée est consacré au monde indianisé. Le premier étage fait revivre la Chine de la préhistoire jusqu’aux Tang et à la grande époque de la Route de la soie. On aborde ensuite l’Afghanistan, le Tibet et le Népal. Enfin, le deuxième étage abrite la Chine des Song aux Qing, la Chine des lettrés, mais aussi le Japon et la Corée. Cette plus grande cohérence dans le circuit des visites permet de mieux comprendre les grands phénomènes « transasiatiques », tels que la diffusion vers l’est et le sud-est des formes religieuses indiennes, par la Route de la soie et les voies maritimes, ou bien le vaste rayonnement de la civilisation chinoise dans tout l’Extrême-Orient.

En pénétrant dans le musée, les visiteurs découvrent d’abord l’art khmer dont l’apogée se situe à la fin du XIIe siècle. D’où proviennent les sculptures exposées ici ?
Le Musée Guimet conserve l’ensemble des collections du Musée indochinois créé par Louis Delaporte, un officier de marine qui avait accompagné Francis Garnier dans l’exploration du Mékong. La découverte d’Angkor avait été pour lui un grand choc. Parti en mission par la suite, il avait rapporté à Paris des œuvres du Cambodge et des moulages de monuments. Ces pièces ont été refusées par le Louvre. On avait alors créé le Musée d’art indochinois dans le cadre du grand Musée du Trocadéro. Après la mort de Delaporte, à partir de 1927, ces très riches collections ont été transférées au Musée Guimet qui possédait déjà quelques dépôts provenant de missions accomplies à la fin du XIXe siècle. C’est donc la réunion de ces deux ensembles qui a permis la constitution de cette collection d’art khmer qui compte parmi les plus exceptionnelles du monde. Celle-ci a été ensuite augmentée par de nouveaux dépôts effectués par la Conservation d’Angkor, en échange de sommes destinées à la restauration et à la préservation de monuments du Cambodge. A condition toutefois que les pièces originales restent, soit à Phnom-Penh, soit au dépôt d’Angkor. C'est ainsi que le Musée Guimet s’enorgueillit d’un ensemble particulièrement prestigieux, bien qu'avec peu d’acquisitions récentes : nous veillons en effet à ne faire entrer au musée aucune œuvre qui serait sortie de ces pays ces dernières années...
Néanmoins, j'ai eu le privilège de faire l'acquisition d'un des plus grands chefs-d’œuvre de l’art khmer en 1987, peu après ma nomination, et qui   fut  la dernière acquisition majeure pour la collection. Il s’agit d'une sculpture découverte en 1919, devenue dot de mariage pour une princesse de la famille royale du Viêtnam qui avait épousé un officier de marine français. Cette magnifique pièce représente un bodhisattva très souriant, dans ce très beau style préangkorien dit style du Phnom Da qui date du VIIe-VIIIe siècle.

Quels sont les autres chefs-d’œuvre de l’époque angkorienne postérieure à celle que vous venez d’évoquer ?
Le Bouddha protégé par le Nâga est une pièce très importante, entrée depuis longtemps dans les collections. Elle représente un épisode célèbre de l’histoire du prédicateur. Le roi des apparences a déclenché un orage, espérant noyer le Bouddha avant qu’il ne répande sa doctrine qui va marquer la fin de la toute-puissance des illusions. Le serpent Nâga, l’une des grandes divinités chtoniennes, se glisse alors sous le Bouddha et, à l’aide de son capuchon, le protège de la pluie, pour que ce dernier n’interrompe pas sa méditation. Cette pièce splendide date du règne du très grand roi Jayavarman VII, à qui l’on doit le Bayon, le temple édifié au centre d’Angkor Thom. Ce Bouddha arbore le sourire mystique et calme caractéristique des chefs-d’œuvre de cette période autour de 1200. Un superbe exemple d'un art où la méditation est complètement intériorisée. Ce même sourire marque certains portraits contemporains de la famille royale.

Passons de l’Indochine à l’Inde. Y a-t-il eu une donation récente particulièrement prestigieuse ?
En ce qui concerne l’Inde, la collection la plus importante est la donation faite par Madame Krishhna Riboud. Cette double donation comprend un ensemble tout à fait remarquable de textiles d’Inde et d’autres pays d’Asie, ainsi qu’un lot de bijoux et d’objets d’art de l’Inde des Moghols, des Rajputs et des souverains du Deccan. Ce sont des objets des XVIIe et XVIIIe siècles, qui illustrent les arts des cours indiennes à cette période. Jusque-là, nous ne possédions pour l’Inde que des œuvres anciennes et aucune de ce genre. Ces pièces en métal incrusté d’argent comme cette base de huqqa, ces objets en jade, en cristal, ces poignards ou ces coupes sont un véritable feu d’artifice décoratif. Les pièces en ivoire sont souvent parées d’élégants motifs floraux que l’on retrouve également sur les textiles. Quant aux bijoux ornés de pierres précieuses ou semi-précieuses, ils sont eux aussi remarquables. Tous illustrent à merveille cette période où l’Inde fascinait l’Occident. Un faste que les voyageurs qui passaient à la cour des grands Moghols ont décrit avec admiration.

Pour l’Afghanistan qui connut au Ve siècle après J.-C. la rencontre des courants de civilisation indiens et helléniques, quels sont les vestiges visibles ici ?
Nous avons fait un effort spécial pour utiliser les documents de fouilles effectuées par les missions du Musée Guimet afin de resituer les œuvres dans leur contexte. La présentation est donc plus archéologique : des petits Bouddhas que l’on présentait isolés auparavant sont maintenant replacés dans des ensembles monumentaux que nous avons pu reconstituer. Une exception cependant : le magnifique Génie aux fleurs fait toujours l'objet d'une présentation spéciale. Cette sculpture particulièrement raffinée est pour les IVe-Ve siècles après J.-C. une évocation directe d’un modèle rappelant notre Apollon hellénistique. Parallèlement, nos travaux ont permis de restaurer des pièces provenant de monastères bouddhiques d’Afghanistan. Ainsi, nous avons pu reconstituer au moins un ou deux autres génies aux fleurs, moins grands, mais aussi beaux.

A l’autre extrême, l’art du Tibet paraît cruel et terrible. Comment faut-il le comprendre ?
L’art du Tibet est un art    tantrique, qui fait appel à des formules et forces magiques et à des divinités d’aspect effrayant. Présentes dans tous les arts bouddhiques, celles-ci pourtant ne veulent ni punir ni tuer. Elles sont l’émanation farouche des divinités bienveillantes. S’il leur arrive de piétiner des êtres, ce n’est que pour créer chez l’homme un choc salutaire qui doit l’orienter vers le salut. Le personnage piétiné par ces divinités est symbole d’ignorance. Le bouddhisme nie la notion d’enfer et même le personnage piétiné est assuré du salut grâce au cycle des réincarnations. Les divinités elles-mêmes sont entraînées dans ce cycle de renaissances jusqu’à ce qu’elles atteignent le stade du Bouddha. Les armes servent donc moins à tuer un être qu’à anéantir l’ignorance. C’est dans cet esprit qu’il faut voir le Masque de Bhairava, qui correspond à une incarnation de Shiva.
Pour le Tibet et le Népal, la donation faite par M. Lionel Fournier en 1990, riche d’une centaine d’œuvres, a permis au Musée Guimet de présenter maintenant ces formes d’art à un niveau tout à fait exceptionnel. La plus belle pièce de cette série est un Mahâkala. Ce dieu de l’hindouisme, d’aspect terrible, a été incorporé dans le bouddhisme tibétain. Au dos de ce Mahâkala sont inscrits la date, 1292, et le nom d’un religieux dont la tradition nous apprend qu’il était lié à l’empereur de Chine, Koubilaï Khan.

Cela nous rapproche de la Route de la soie. Comment s'illustre ce domaine au musée ?
Nous avons une très belle peinture sur soie qui a pour thème la soumission de Mâra. Le Bouddha a reçu l’illumination et le démon Mâra essaie de lui proposer tous les plaisirs du monde à condition qu’il renonce à sa méditation. Mais le Bouddha s'écarte. Mâra lui envoie ses filles qui se changent en vieilles femmes, puis ses armées. Mais le Bouddha touche la terre et la prend à témoin : rien ne pourra changer sa volonté de prêcher aux hommes la loi qui leur permet de se libérer. Cette peinture sur soie a été trouvée par Paul Pelliot lors de sa grande mission aux grottes de Dunhuang, entre 1906 et 1909 dont il avait rapporté plus de 200 peintures. Elle doit dater du IXe ou Xe siècle. C’est un magnifique exemple de cet art d’inspiration à la fois chinoise et indienne qui a fleuri aux frontières occidentales de la Chine.

Quelle a été l'attitude des missions françaises pour les peintures murales des monastères de la Route de la soie ?
Paul Pelliot souhaitait rapporter les manuscrits et les peintures afin de les sauver. En revanche, il n’a absolument pas touché aux peintures murales.
En ce qui concerne les sanctuaires rupestres de Kyzyll, quelques fragments ont été emportés parce qu’ils se trouvaient à terre.

Quelles surprises nous réserve la nouvelle galerie de peinture chinoise ?
Jusqu’à présent, la peinture chinoise n’était pratiquement pas présentée au Musée Guimet. Dorénavant, une galerie entière lui est consacrée. Si en matière de peinture Song nous ne sommes pas riches, nous détenons en revanche cette splendide peinture de l’époque Tang rapportée par Pelliot, La Soumission de Mâra. Quant à la période des Ming et à la dynastie suivante, les Yuan, le musée possède une belle collection provenant des achats de Michel Dubosc. Dans cet ensemble, on admire les Feuilles de bambou de Yi Chong, le plus grand peintre de bambous coréen qui était le petit-fils du roi Sejong, inventeur de l’alphabet coréen.

Et de quelle manière est représentée la peinture japonaise ?
Nous avons acquis très récemment une splendide peinture de Korin, Eaux tourbillonnantes, datée de la fin du XVIIe siècle. D’autre part, le musée détient une très riche collection d’estampes qui provient principalement du Louvre. En 1945, le Louvre a en effet cédé ses collections asiatiques au Musée Guimet, dont un fonds d’estampes tout à fait remarquable, qui comptait, par exemple, le tryptique de l’époque d’Edo intitulé La Plaine de Musashi ou encore Les Pêcheuses d’Awabi, une œuvre d’Utamaro. Ce qui signe la qualité rare de ces estampes, c’est l’œil des collectionneurs du Louvre qui, à l’instar de ceux du Musée Nissim de Camondo, ont su choisir les meilleurs tirages. Rarement exposées, elles ont gardé une grande fraîcheur de couleurs, si bien que, même au Japon, elles sont considérées comme des références.

- PARIS, Musée national des Arts asiatiques-Guimet, 6, place d’Iéna, 75116 Paris, tél. 01 56 52 53 00. A lire : notre hors série 20 p., 25 F, en partenariat avec L’Express et BFM.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°523 du 1 février 2001, avec le titre suivant : Jean-François Jarrige : L’Asie retrouvée

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