Vendredi 23 février 2018

Jacqueline Picasso

La muse bienveillante

L'ŒIL

Le 6 novembre 2007

Pour son exposition inaugurale, la pinacothèque de Paris a voulu créer l’événement en présentant une large partie de la collection particulière de Jacqueline Picasso. Plus de quatre-vingts peintures, dessins, sculptures sont réunis, dressant un portrait intime de la seconde et dernière épouse du maître. Des chefs-d’œuvre rarement montrés au public français, quelque peu desservis par une scénographie qui manque de sobriété.

« Si l’on pouvait réunir dans une salle tous les portraits de Jacqueline peints par Picasso, nous nous trouverions face à l’unique vérité de son âme. De ses âmes. Car elle avait des âmes à foison et seul Picasso en connaissait tous les recoins. Les ombres saisissantes comme les charmes et les grâces, la violence et la douceur, l’infinie science des sentiments et des idées. Et cette obstination si souvent aveugle. » Ces mots d’Hélène Parmelin, introduction d’un texte publié dans le catalogue de l’exposition « De Pablo à Jacqueline » présentée à Barcelone en 1990-1991, résument superbement le lien qui unit l’homme à sa femme, le peintre à son modèle, tant la personnalité de Jacqueline a nourri les œuvres de Picasso pendant plus de vingt ans, de leur rencontre en 1953 à la mort de l’artiste en 1973. Une source d’inspiration inépuisable qui a permis à Picasso toutes les audaces, les recherches les plus créatives sur la couleur et la forme, les métamorphoses de la figure humaine les plus abouties, la destructuration et la reconstruction du corps et du visage dans des compositions monumentales où éclatent les volumes et les couleurs. Les compagnes de Picasso – Madeleine, Fernande, Olga, Marie-Thérèse, Dora ou Françoise Gilot dont il se sépare en 1953 – ont toujours nourri son imaginaire ; elles sont un modèle, mais surtout un prétexte au dépassement et à l’expérimentation. Picasso part du modèle pour mieux s’en distancier. Jacqueline rencontre le peintre alors qu’il est déjà célèbre, adulé ou détesté. Selon Hélène Parmelin, « Jacqueline est entrée en Picasso ». Avec aisance et intelligence, elle a su comprendre et accepter, d’emblée, une vie entièrement vouée à la peinture, se plongeant aussi dans une culture qui lui était jusque-là étrangère. Ni juge, ni critique, pas même conseillère, Jacqueline est plus qu’une femme d’artiste. Elle vit pleinement sa peinture, et la défendra après le décès de Picasso, lorsque les querelles et les procès pour la succession feront rage. Jacqueline Roque (1926-1986) est, après Olga, la seconde et dernière épouse de Picasso. Ils se marient le 2 mars 1961 à Vallauris, dans le plus grand secret, et vivent jusqu’au dernier jour du maître une véritable passion, fusion totale qui éclate dans les œuvres où Picasso représente Jacqueline. Cette dernière ne se remettra jamais de sa disparition et se donnera
la mort quelques années plus tard, en 1986.

Métamorphoses du corps et du visage
L’exposition de la pinacothèque de Paris ne rassemble évidemment pas tous les portraits de
Jacqueline, mais une sélection conséquente qui permet de montrer, sur près de vingt ans et de manière chronologique, les transformations et les évolutions stylistiques mises en œuvre par l’artiste autour de son personnage, motif récurrent et quasi obsessionnel. Sont aussi rassemblées quelques œuvres « d’avant Jacqueline », des portraits et des autoportraits réalisés entre 1907 et 1954, donnés par l’artiste à son épouse. Nombre des toiles présentées ici sont exposées en France pour la première fois ; certaines ont été montrées au Grand Palais en 1982 et à Barcelone en 1990-1991, lors de l’exposition qui rendait hommage à la femme de l’artiste. Le premier tableau où l’on rencontre
Jacqueline est le Portrait de Madame K (2 juin 1954), également intitulé Jacqueline aux fleurs.
Un portrait hiératique, de profil, le cou allongé, en gris, noir et blanc, se détachant sur un fond
éclatant de bleu et de rouge, aux motifs décoratifs qui ne sont pas sans rappeler ceux de Matisse. Le parcours dresse, au fil des tableaux, un portrait intime et sensible de Jacqueline, avec des œuvres parfois peu connues comme La Fleur (février 1965), une huile sur carton ondulé à peine esquissée, dédicacée, ou encore le sobre et magnifique Portrait de Jacqueline au foulard noir (octobre 1954), de face, le visage d’une extrême blancheur contrastant avec le fond et le drapé sombres. Picasso peint tour à tour sa muse en costume turc, en Femme d’Alger – elle représente pour lui l’idéal de la femme méditerranéenne –, en arlésienne, avec son chien, héroïne d’une série sur le thème du Peintre et son modèle (une quinzaine de versions sont produites dans la seule année 1957) ou dans des compositions monumentales où le corps et le visage deviennent le prétexte à des jeux de formes et de couleurs. Le visage de Jacqueline subit diverses métamorphoses, devient le point de départ de recherches plastiques nouvelles. Picasso s’amuse à disloquer le visage, décompose et reconstruit la figure. L’identification du modèle devient moins évidente à partir des années 1958-1960 ; il s’agit davantage d’un ensemble de signes, où seul le regard du modèle reste toujours reconnaissable. L’exposition met en lumière des tableaux étonnants comme Jacqueline (3 avril 1960), dans lequel le visage se révèle être à la fois de face et de profil, ou un fusain délicat de facture extrêmement classique, Jacqueline aux jambes repliées (5 octobre 1954), la montrant assise, les mains croisées autour de ses genoux repliés, dans le rocking-chair que l’on retrouve dans plusieurs autres œuvres. Après son opération en 1965 et la longue convalescence qui suit, Picasso produit un nouvel ensemble, là encore autour du Peintre et son modèle. La série des « mousquetaires » est l’une des plus intéressantes de la dernière période. Picasso représente des hommes du XVIIe siècle moustachus, barbus, souvent avec humour (Homme à la moustache, 1971). Il est alors dans une sorte de frénésie créatrice qui le pousse à réaliser plusieurs œuvres par jour, par peur de ne plus avoir le temps, dans l’urgence de dire ce qu’il lui reste à dire en peinture. Dans ces dernières années, qui ne sont pas forcément celles qui ont été le plus étudiées, la présence et la protection de Jacqueline sont particulièrement précieuses pour Picasso.
La plupart des œuvres présentées ici sont importantes, beaucoup sont de véritables chefs-d’œuvre. On regrette alors d’autant plus le manque de sobriété de la scénographie de l’exposition. La force expressive des compositions et l’éclat des couleurs se suffisaient à eux-mêmes. Les tableaux sont pourtant écrasés par les tons criards des cimaises sur lesquelles ils sont accrochés, sans parler des différentes sections créées pour présenter les plus petits formats, sortes de tentes qui semblent construites à la va-vite et qui nuisent, elles aussi, à la visibilité des œuvres.
Seul l’éclairage est vraiment réussi, donnant l’impression d’une lumière méditerranéenne naturelle. La pinacothèque de Paris, installée dans les anciens locaux de Baccarat, est un espace en devenir, qui va subir d’importants travaux après cette première exposition, indéniablement montée dans l’urgence. On est alors en droit de se demander pourquoi – outre des préoccupations d’ordre financier – celle-ci a lieu aujourd’hui, car on sort de la visite partagé entre le plaisir d’avoir contemplé des œuvres exceptionnelles et le regret que celles-ci ne soient pas dignement mises en valeur.

L'exposition

L’exposition « Picasso intime, la collection de Jacqueline » est ouverte du 7 novembre au 28 mars, tous les jours de 10 h à 19 h. Nocturne le lundi et le vendredi jusqu’à 22 h 30. Plein tarif : 12 euros, tarifs réduits : 6 et 8 euros. Réservations : tél. 0892 684 694, informations : www.pinacotheque.com PARIS, Pinacothèque de Paris, 30 bis rue de Paradis, Xe, tél. 01 43 25 71 41.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°554 du 1 janvier 2004, avec le titre suivant : Jacqueline Picasso

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