Vendredi 19 octobre 2018

Inventaire au peigne fin

L'ŒIL

Le 1 avril 2000 - 850 mots

Du 5 avril au 28 mai, la Fondation Cartier à Paris présente les photographies du Nigérian Okhai Ojeikere. Depuis 50 ans, celui-ci inventorie les coiffures de femmes africaines, véritables sculptures de cheveux. « Toutes ces coiffures sont éphémères, dit-il, et je voudrais que mes photographies.

Au Nigeria, ce grand pays coincé entre le Cameroun et le Bénin, l’ancien Dahomey, vit un vieux photographe discret et obstiné, qui fête en avril ses 50 ans de photographie. Okhai Ojeikere naît en 1930 à Ojomu Emai, dans la partie occidentale du pays, et décide, enfant, qu’il ne sera jamais fonctionnaire et travaillera de ses mains. Le destin lui fait rencontrer un voisin photographe qui lui apprend les ficelles de ce métier encore très rudimentaire. Ojeikere va alors renouveler, avec beaucoup d’ardeur et d’entêtement, l’œuvre passée et encore mal connue de ces photographes africains de la fin du siècle dernier, dont il ne reste plus que de splendides cartes postales. Après avoir été photographe ambulant de village en village, il se perfectionne au ministère de l’Information où il apprend à apprivoiser la lumière, ainsi que les techniques du tirage et du cadrage. Et il en redemande : « après les heures de bureau, je faisais des excursions, je partais en ville, à Ibadan, à bicyclette. Je continuais à faire des photos dans la rue comme je le faisais au village. Mais à présent j’avais plus de facilité. »

Une œuvre d’un millier de clichés
Déjà il est différent des autres. Les commandes ne lui servent qu’à subsister. Il est mordu, ne pense qu’à ça. Il photographie même le dimanche. Tout en étant humble, il est conscient de sa valeur et se révèle perfectionniste à l’extrême. Il fait un passage dans les années 60 à l’agence West Africa Publicity de Lagos où il prend conscience du pouvoir de la photographie. Dès lors, consciemment, il construit son œuvre. Une œuvre composée, entre mille autres choses, d’un millier de négatifs traitant du sujet qu’il appellera Hair Style, une série de coiffures de femmes, la plupart du temps prises de dos, cadrées serré, sur fond blanc, gris ou noir. Un travail systématique qui pourrait s’apparenter à un inventaire. Or, son tempérament très méthodique est trompeur, car sa démarche n’est conceptuelle qu’intuitivement. L’appareil photo est avant tout pour lui un moyen de s’approprier l’histoire visuelle de son pays, de mémoriser des choses éphémères, mais plus que tout de faire partager son goût de la beauté. La sensibilité de ses choix et le rendu sensuel de son noir et blanc l’éloignent de la démarche des photographes allemands Bernd et Hilla Becher et de leur vision objective, volontairement inexpressive. Certes il se veut documentaire mais chaque image garde sa personnalité. Si la coiffure devient un objet, une sculpture, voire même un masque, elle ne dégage pas suffisamment l’impression de distanciation et de froideur pour qu’on la dise « objective ». Cette sérialité fait peut-être plus volontiers penser aux séries très charnelles de Patrick Tosani sur les cuillères, les ongles ou les cheveux. Il ne s’agit pas non plus d’une série de portraits à la August Sanders, puisque les images sont le fruit d’un travail collectif, presque d’une mise en scène. Il y a le choix du modèle, de la femme qui désire telle coiffure pour s’embellir et séduire (coiffure = objet érotique). Il y a le savoir-faire et l’art de la coiffeuse (coiffure = sculpture). Enfin il y a le regard du photographe et son habileté à restituer ce monument à la beauté (coiffure = métamorphose).

Et la coiffure devient prouesse
Le choix de Hair Style n’est pas anodin. La coiffure des femmes est toujours emblématique, quelles que soient les époques et les civilisations. Dans l’œuvre de Ojeikere, elle est parure ostentatoire, construction élaborée faite à partir de mèches rajoutées servant d’armatures à l’architecture des cheveux, travaillés par les doigts magiques des coiffeuses que l’on trouve aussi bien au coin des marchés que dans les antichambres de palais. N’étant ni couvre-chef, ni chapeau, elle est le prolongement du corps. Comme la peau que l’on peut scarifier, tatouer ou peindre, elle est une des rares parties de ce corps à devenir ornement. Posée sur le cou comme sur un piédestal, la coiffure devient prouesse. Certaines sont en hauteur, à la Néfertiti, d’autres en rond ou en spirale comme un coquillage. Phalliques ou maternelles, toutes sont hiératiques, impression probablement due à la raideur de ces mèches et de ces tresses nouées en tortillons ou lissées en baguettes. Hérissées en oursins, enroulées en serpents, pulpeuses comme des corolles, perlées en résilles, érigées en tour ou en tiare, nombreuses sont celles qui évoquent les séculaires statuettes de l’antique Afrique, aux échos fétichistes. La sensualité est ici à fleur de pellicule. Elle naît de la lumière même qui éclaire les différences de textures entre le grain de la peau, le cheveu crépu, tendu ou distendu, touffu ou lustré. La lumière de ces images est la beauté qui « dépend de celui qui la perçoit » et qu’Ojeikere n’a cessé de poursuivre depuis 50 ans.

- PARIS, Fondation Cartier, 5 avril-28 mai, cat. éd. Actes Sud, 250 F environ.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°515 du 1 avril 2000, avec le titre suivant : Inventaire au peigne fin

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