Vendredi 14 décembre 2018

Goodwood, le bois sacré de l’art anglais

L'ŒIL

Le 1 mars 2000 - 1699 mots

À deux heures de train de Victoria Station, Goodwood est le seul jardin de sculptures contemporaines permettant de retrouver les plus grands noms de la sculpture anglaise. En quatre ans, plus de cent pièces monumentales ont pu être présentées dans ce parc créé grâce à Wilfred et Jeannette Cass. Visite guidée en compagnie de Rachel Whiteread,
David Nash ou Andy Goldsworthy.

Pour accéder à Goodwood, il faut emprunter une petite route qui, longtemps, serpente au milieu des cottages. Soudain, au détour d’un vallon, un mur. Composé avec art de silex éclatés, il se déroule sur plusieurs kilomètres. Avec amusement, notre guide nous apprend qu’il est l’œuvre de prisonniers français détachés en 1812 des prisons-bâteaux du port de Portsmouth. 300 personnes et près de 30 mois furent nécessaires pour la réalisation de cet ensemble imposant, considéré aujourd’hui comme un élément important du patrimoine historique de cette région du Sud de l’Angleterre. Cette enceinte signale surtout l’entrée de Goodwood, domaine de Wilfred et Jeannette Cass. C’est en 1989 que le couple se porte acquéreur de cette propriété de 8 hectares dont Charles Kearley, l’ancien propriétaire, vient de disparaître. En quelques années, il avait réussi à transformer le site, longtemps à l’abandon, en plaisant lieu de villégiature. Les parcelles avaient été en partie déboisées. Une maison moderne aux lignes extrêmement pures avait été bâtie près de l’entrée pour servir d’écrin à une collection d’art contemporain léguée à sa mort à la Pallant House de Chichester.

Un domaine durement éprouvé par les tempêtes
« À l’époque, se souvient Wilfred Cass, je venais de terminer ma carrière professionnelle. J’étais donc arrivé à un âge où j’avais envie de travailler pour me faire plaisir. Nous avions alors une belle collection de sculptures et nous recherchions un endroit calme et beau où nous pourrions l’exposer. Le site, la maison, le paysage correspondaient exactement à nos besoins. » Avec sa femme Jeannette, ils entament une série de travaux. Installer leur collection dans le parc nécessitait en premier lieu d’intervenir sur un domaine durement éprouvé par les tempêtes de 1987 et 1990. Des clairières sont dégagées, des sentiers tracés au sein de cette forêt sombre. Plusieurs campagnes de plantations complètent ce travail de titan. Il faut recomposer le paysage. Les nouvelles essences d’arbres sont sélectionnées avec soin. Chacune d’entre elles doit s’accorder aux œuvres et répondre, par ses couleurs changeantes, aux matériaux des sculptures. Après quelques modifications apportées à la maison en 1990, le couple emménage enfin. « Nous avons rapidement voulu faire quelque chose de plus ambitieux. Nous étions passionnés par la sculpture monumentale, et notamment par les réalisations destinées aux espaces publics. Cette passion nous a poussé à nous documenter, puis à voyager à travers le monde pour nous forger une idée précise sur ce type d’art. À la suite de ces allées et venues, nous avons conclu que ces interventions étaient souvent sans grand intérêt. Nous avons également constaté combien la sculpture britannique était méconnue. Cela nous a d’autant plus surpris que nous étions déjà persuadés de l’extraordinaire qualité des artistes anglais dans ce domaine. Nous avons alors décidé de transformer Goodwood en un espace ouvert aux sculpteurs désireux de s’exprimer sans contrainte. Pour nous, ce geste avait pour ambition d’intervenir directement sur le marché, en proposant des œuvres inédites et de grandes qualités. »

Promouvoir la sculpture britannique contemporaine
1994, le projet prend enfin forme. Le cadre juridique est fixé. Goodwood sera une entreprise à but non lucratif servant à la promotion de la sculpture britannique contemporaine. Le parc prend la forme d’un espace d’exposition et de vente. « Dans mon travail, j’ai toujours été quelqu’un qui travaillait en termes de stratégie. Mes méthodes sont exactement les mêmes à Goodwood, seul le produit diffère radicalement. » Quelques règles simples président alors au bon fonctionnement de l’ensemble. Chaque nouvelle sculpture résulte d’une commande précise. Le choix des artistes, uniquement anglais, est laissé à la discrétion du couple, aidé dans sa tâche, il est vrai, par divers conseillers. Aucune directive contraignante n’est donnée. Dessins, esquisses et maquettes sont la propriété du domaine et alimentent une banque de données ouverte aux chercheurs. Quels que soient sa forme, ses matériaux et son coût, l’œuvre est ensuite réalisée avec soin par les meilleurs spécialistes disponibles sur le marché. Une fois achevée, la sculpture intègre le parc pour une période qui ne peut excéder trois ans. Enfin, l’artiste n’est pas rétribué. Seule l’acquisition de la pièce lui permet de toucher une commission. Tout bénéfice est immédiatement investi dans le projet suivant. Malgré la cohérence de ces règles simples, les débuts sont pourtant difficiles. Aucune vente les deux premières années. « Ensuite les premiers achats sont allés en priorité vers les grands noms de la sculpture anglaise. Puis, petit à petit, nous avons commencé à jouir d’une bonne réputation pour le sérieux de notre engagement. Les ventes ont augmenté pour atteindre, aujourd’hui, une vingtaine de pièces par an. Curieusement, pour certaines œuvres, nous recevons trop de demandes. Nous ne pouvons toutes les satisfaire, même si nous privilégions les éditions plutôt que les pièces uniques. Avec le recul, nous devons avouer que la chance nous a accompagnés. En effet, nos bénéfices ont rapidement été suffisants pour que nous puissions non seulement nous autofinancer, mais aussi pour nous lancer dans des projets plus ambitieux. Ainsi nous pensons organiser dans les années à venir un grand prix de sculpture. » Mais acheter une sculpture n’est cependant pas à la portée de toutes les bourses. Les Cass en conviennent volontiers. « Pourtant, vous seriez étonnés de voir combien l’art monumental profite d’un indéniable regain d’intérêt. »

Qui achète ?
50 % d’institutions – telles des municipalités et des musées –, 50 % de collectionneurs internationaux. États-Unis, Suisse, pays germaniques, Angleterre sont donc autant d’endroits où il est désormais possible de contempler des œuvres passées par Goodwood. Face à ces demandes, le couple Cass voyage, visite des ateliers, noue des partenariats avec de jeunes artistes, participe à l’organisation de vastes rétrospectives. D’années en années, de nouveaux venus intègrent le parc. Stephen Cox, Maggie Cullen, Lain Edwards, Nigel Ellis, Charles Hadcok font partie des derniers arrivants. « Actuellement, notre niveau de commande reste très élevé. Au moins 20 œuvres inédites sont réalisées chaque année. En fait, il n’y a aucun autre endroit dans le monde où vous pouvez admirer 42 sculptures monumentales qu’il vous est possible d’acheter ensuite. Lors de votre promenade, vous constaterez que six à sept pièces sont déjà vendues. Nous avons souhaité les conserver quelques mois supplémentaires, afin de pouvoir les remplacer par de nouvelles pièces actuellement en fabrication. »

Un parc devenu une agence conseil
Goodwood n’est pourtant pas une simple galerie. Au fil du temps, l’entreprise s’est lentement transformée en agence de conseil. « De plus en plus de personnes viennent ici pour nous demander notre avis. Il ne faut pas non plus oublier que nous avons conçu Goodwood comme un espace de documentation, comme un lieu où tout le monde peut découvrir la sculpture monumentale. Ce que nous construisons ici, c’est le futur de la sculpture anglaise. Notre importance pédagogique est donc indéniable. » Ouvert six mois de l’année au public, le parc voit chaque été une foule nombreuse se presser sur les sentiers et les sous-bois. Ici, chacun est libre de déambuler comme bon lui semble. Toutes les sculptures demeurent accessibles. Ici, un Lynn Chadwick, là un Anthony Caro, plus loin un Tony Cragg, un Andy Goldsworthy... Chaque fois, le jeu entre l’œuvre et l’espace surprend. Certaines imposent leur présence monumentale dans le paysage. D’autres au contraire, se font plus discrètes. Ainsi, Wall of Sound de William Furlong se compose de deux long murs d’acier d’où s’échappent des bruits d’oiseaux. La sculpture de William Pye est une colonne de verre et d’eau où se réflète la forêt. Land-bin d’Andrew Sabin est constituée de grillage. Sa forme évoque deux moitiés d’un pot imposant. Le regard glisse sur l’œuvre pour se perdre dans les sous-bois. Il faut donc toucher ces sculptures, tourner autour, admirer la variété des matériaux utilisés. Abstraction ou figuration, installations sérieuses ou ludiques constituent autant de registres formels déclinés à l’infini. À chacun de jouer avec les œuvres, de construire son parcours idéal. « Nous ne voulions pas de ces grandes perspectives ouvrant sur les sculptures. Au contraire, la déambulation se fait selon un parcours très sinueux. Tout est conçu pour que chaque pièce puisse exister par elle même dans un espace où notre intervention est réduite au strict minimum. C’est d’ailleurs cela qui plaît aux gens. » Aujourd’hui Goodwood est  également un centre de recherches réputé sur la sculpture anglaise. Une documentation, composée de catalogues mais aussi de dessins préparatoires, d’esquisses, de maquettes et d’entretiens est accessible à qui le désire. Un site internet, riche de 6 000 pages, complète ce dispositif pédagogique. Et lorsque l’on évoque le futur de Goodwood devant Wilfred et Jeannette Cass, tous deux sourient. « Nous pensons qu’une des étapes suivantes consistera à créer des pièces qui ne passent plus par ce jardin. Nous voulons aussi poursuivre ce merveilleux travail d’édition des maquettes d’œuvres. Ces réductions sont plus accessibles financièrement et il est possible de les poser sur un meuble. Ce qui n’est certainement pas le cas avec les originaux. »

Comment s’y rendre ?

Depuis Londres, en voiture : prendre la direction de Portsmouth par la A3. Dépasser Guilford et prendre la sortie Milford/Petworth/Haslemere. Toujours tout droit malgré les ronds-points, retrouver la A283 en direction de Petworth/Witley. Dépasser Witley et Northchapel et suivre la A285 vers Chichester. Au sommet d’une colline, à la sortie de Upwaltham, prendre garde à un panneau brun qui indique « Goodwood racecourse and open air museum ». Puis suivre les indications Goodwood House. Une fois au portail, sonner pour entrer dans le parc.
En train, prendre à la gare Victoria la ligne Portsmouth Harbour-Bognor Regis. Descendre à Barnham. Il y a des trains toutes les heures et le trajet dure 1h40. Prendre ensuite un taxi.
Pour tout renseignement : Goodwood, West Sussex, PO 18, tél. 00 44 0 1243 77 1114. E-mail w@sculpture.org.uk Internet : www.sculpture.org.uk

Visites
De mars à novembre, les jeudis, vendredis et samedis de 10h30 à 16h30. Il n’est pas nécessaire de prendre rendez-vous, sauf s’il s’agit d’un groupe.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°514 du 1 mars 2000, avec le titre suivant : Goodwood, le bois sacré de l’art anglais

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