« Faussaire », un roman à clé pour comprendre l’actualité

Par Vincent Noce · lejournaldesarts.fr

Le 6 avril 2016 - 1035 mots

PARIS [06.04.16] – Ancien courtier en art, Jules-François Ferrillon a signé l’année dernière un roman à clé intitulé « Faussaire », qui prend une résonance inattendue depuis la saisie de la Vénus au voile attribuée à Cranach du prince du Liechtenstein.

Ancien courtier en art, Jules-François Ferrillon a publié l’année passée chez l’Age d’homme un livre à connotation autobiographique, intitulé « Faussaire ». Un bon tiers de l’ouvrage évoque un grand faussaire, inspiré d’un personnage réel. Il y fait une allusion transparente au panneau qui vient d’être saisi pour examen à Aix-en-Provence en parlant d’« une Vénus vendue par un marchand anglais à un prince d’un royaume improbable d’Europe ». Dans un court-métrage de promotion, il met en scène la déesse en moderne Danaé sous une pluie de dollars. Dans cette vidéo apparaît une nature morte au fromage, qui pourrait être pris comme un clin d’œil au Parmigianino, le maître de la sprezzatura appelé par les Français le Parmesan.

« Escroquerie universelle, les certificats de complaisance, l’incompétence des musées, les avions privés des grands galeristes ou des collectionneurs allant directement en Suisse chercher les tableaux pour éviter la douane ; les restaurateurs de talent transformant certains détails gênants; les mafieux et les politiques intéressés par le blanchiment ; les théoriciens et les idiots utiles servant de relai pour alimenter la machine » : l’auteur donne du marché de l’art une image peu reluisante, sur un ton proche de la gauche libertaire de ses jeunes années. Né à Alger en 1955, ayant étudié la philosophie, il a bourlingué à travers le monde, passant de prof de philo dans le privé à vendeur de sourates dans l’océan Indien. Une bonne partie du livre est consacrée à ses emportements envers la gent féminine. Mais c’est sa vision d’un commerce de l’art trouble qui attire l’attention. Arnaques, faux, meurtre -fiction ou réalité ? L’auteur, l’air crâne, gouaille d’un titi parisien, casquette sur le côté, entretient lui-même le doute. Mais les similarités avec l’enquête en cours sont frappantes. Extraits.

Le narrateur de cette fiction est surnommé David par un fils d’immigrés italiens, qui va l’entraîner dans les affaires louches du commerce de l’art. Cet homme baptisé Giordano R***, « la cinquantaine, râblé, l’oeil inquiet, le cheveu blanchissant » impressionne le jeune narrateur par sa vaste connaissance « de la technique picturale des maîtres anciens ».
Ancien gigolo, habitant entre la France et l’Italie, adorant belles voitures et beaux costards, son héros a « commencé par blanchir l’oseille des mecs de la Mafia » et fabriquer des faux papiers, avant d’entrer en relation avec des « petits maîtres de la contrefaçon du côté de Florence ».
Il invente des provenances, ayant « recours à de vagues aristos ». A l’occasion, il se sert de factures vierges qu’il a dérobées à une « rombière » avec laquelle il a eu une liaison. « Jamais il ne fait la transaction en direct. Toujours grâce à une tierce personne », qui passent leur temps à l’arnaquer. Un prête-nom parvient même à lui chiper un Parmiginiano. Un expert mécontent à l’idée d’ajouter des touches de couleurs modernes, pour démolir un tableau à l’examen scientifique. Toutes anecdotes inspirées de faits réels.

« Tous les mois, Giordano lui proposait un nouveau tableau à vendre. Généralement un cuivre... » Ils sont discrètement placés dans des ventes courantes, avec de vagues attributions, laissant naître la rumeur d’un Breughel ou Coorte mal catalogué. Ce trafic s’est « spécialisé dans les natures mortes, les mythologies et les portraits », écoulés dans le Golfe. Les paysages de Frans Post vont au Brésil, les costumes aquarellés des ballets russes de Léon Bakst à Moscou. L’entreprise passe à un niveau supérieur : « parmi les croûtes on glisse un Titien, un Cranach, un Frans Hals... Toujours une version qui diffère un peu des oeuvres originales ! Un mixte de plusieurs musées !... Ainsi furent négociés, à Londres, des Pontormo, Frans Hals, Vasari et autres Guardi... un magnifique Velazquez, donné pour bon grâce à la complicité de l’expert, le peintre n’ayant pas oublié d’essuyer son pinceau sur la toile comme le faisait jadis le maître espagnol. » Passage troublant puisque tous ces noms sont cités dans l’enquête en cours.

Les experts, quand ils ne sont pas achetés, « n’y voient que du feu ». Giordano force l’admiration par sa maîtrise technique. Il déniche « des panneaux d’époque, de chêne pour les flamands, de tilleul ou de peuplier pour les Italiens. » Il explique : « tu vires la peinture avec un décapant. Mais d’abord tu vires le vernis avec de l’alcool... que tu récupères dans un récipient. ». Il recommande d’ajouter du plomb au vernis, pour bloquer la lecture aux UV. Il récupère des bouts de plomb anciens, glissés entre les pierres des vieilles maisons romaines pour les caler. Il l’utilise aussi pour fabriquer du blanc de plomb, en le faisant fondre avec du vinaigre à 30° et en ajoutant du fumier. « Pour les pigments... c’est soit de la terre, soit des éléments végétaux que tu broies avec un mortier et que tu mélanges à l’huile de noix.... Pour faire le noir, tu prends des os que tu brûles ou des pieds de vigne que tu mets dans du papier alu.... Tu dois y ajouter un siccatif. Le litharge, c’est le mieux. ... Pour le rouge, je prends des coccinelles... Pour les dessins... tu fabriques tes encres, que tu fais oxyder avec du fer rouillé, du sureau et des herbes. T’as plus ensuite qu’à trouver des archives ou les premières feuilles dans de vieux bouquins. » Les préparations en fond sont « rouges pour les tableaux flamands et espagnols, blanches pour les autres », sans oublier « de peindre les rebords ».

Les panneaux doivent être « bien cuits au four à 120° pendant quinze jours » pour les faire craqueler. L’illusion du vieillissement peut être renforcée par le dépôt en surface de « résidus carbonés », du dépôt de fumée de bougie mélangé à « la poussière de l’aspirateur et même des toiles d’araignée ». Coïncidence ? Dans des analyses de faux Breughel, le laboratoire de Louvain s’était étonné des « résidus carbonés » nichés dans les craquelures. C’était il y a une vingtaine d’années.

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Jules-François Ferrillon - Courtesy photo Jules-François Ferrillon

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