Vendredi 14 décembre 2018

Histoire de l’art

Un siècle très primitif

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 19 mars 2004 - 1112 mots

De 1904 à 2004, l’histoire de la redécouverte des artistes français de la fin du Moyen Âge est mise en exergue au Musée du Louvre. Certaines attributions font encore l’objet de controverses.

 PARIS - En 1904 s’ouvrait à Paris une grande exposition consacrée à des artistes méconnus de l’histoire de l’art : les primitifs français. Conçue par Henri Bouchot, conservateur au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale (BN), elle fut présentée simultanément au pavillon de Marsan au Louvre (pour les panneaux peints et les dessins) et à la BN (pour les manuscrits). Elle répondait à la célèbre manifestation de 1902 organisée sur les primitifs flamands à Bruges, et n’échappait pas à l’ambiance patriotique de l’époque. Henri Bouchot cherchait avant tout à prouver l’existence d’une véritable école française antérieure à celle de Fontainebleau (courant artistique initié en 1526 par François Ier), quitte à effectuer des attributions abusives ou à définir un champ géographique totalement anachronique (les frontières qu’il proposait correspondaient plus à celles de la France du début du XXe siècle qu’à celles de l’époque). Il alla même jusqu’à rattacher à la France le Maître de Flémalle, pourtant reconnu comme flamand...

Impulsion décisive
Si la manifestation de 1904, qui eut un très grand succès public, est contestable à bien des égards, elle eut le mérite de donner une impulsion décisive à l’étude des primitifs français comme de faire entrer de nouvelles œuvres dans les collections françaises. Un siècle plus tard, le Musée du Louvre renouvelle l’expérience à la lumière des avancées historiques mais sans prétendre à l’exhaustivité – des figures clefs comme Jean Fouquet, lequel a déjà fait l’objet d’une importante rétrospective à la Bibliothèque nationale de France l’année dernière (lire le JdA n° 169, 18 avril 2003), sont ainsi absentes du parcours. « Tenter de présenter un ample panorama de la peinture française en s’appuyant sur les travaux les plus récents, c’était, même en se limitant au seul XVe siècle, se heurter à des difficultés matérielles difficilement surmontables, explique dans le catalogue Dominique Thiébaut, conservateur en chef au département des Peintures du Louvre. Compte tenu des espaces et budgets qui nous sont alloués, nous avons préféré nous concentrer sur trois dossiers particulièrement intéressants. »
Les deux premières parties mettent en lumière les écoles de Paris et de la Provence, la troisième, l’artiste tourangeau Jean Poyer, considéré comme le disciple le plus talentueux de Jean Fouquet. Au total, une cinquantaine de pièces (contre 150 en 1904), panneaux peints, enluminures, dessins, mais aussi vitraux, tapisseries et broderies, ont été réunis. Une scénographie des plus sobres, doublée de cartels et panneaux explicatifs synthétiques, permet d’apprécier au mieux les œuvres et de saisir les enjeux historiographiques passés et actuels.

École de Provence
À Paris, pendant la seconde moitié du XVe siècle, certains artistes comme le Maître de Dunois prolongent l’esthétique du gothique international. D’autres s’en démarquent profondément. Ainsi du Maître de Dreux Budé, probablement formé dans les écoles du Nord et arrivé dans la capitale vers 1445, surnommé ainsi en raison du nom de son commanditaire pour La Crucifixion du Parlement. Certains éléments de ce tableau ne sont pas sans rappeler le style du Maître de Flémalle (notamment les personnages situés au premier plan) ou de Rogier van der Weyden (la figure du Christ avec les bras très allongés). Désigné sous le nom de « Maître de Coëtivy », c’est un jeune peintre qui hérite de l’atelier du Maître de Dreux Budé. Les deux artistes, dont les miniatures présentent de nombreuses similitudes, ont été identifiés récemment à André d’Ypres et à son fils Nicolas (ou Colin) d’Amiens. Grand fournisseur de modèles pour des vitraux, tapisseries, sculptures ou pièces d’orfèvrerie, le Maître de Coëtivy a aussi réalisé les maquettes d’une tenture de l’Histoire de la guerre de Troie, dont deux cartons sont présentés.
La production de l’école provençale voit quant à elle le jour dans une région qui comprend Arles, Marseille et Avignon, où l’installation de la cour du souverain pontif au début du XIVe siècle avait attiré une clientèle fortunée et des artistes originaires du Nord de la France, des Pays-Bas, d’Italie ou d’Espagne. Malgré ce contexte cosmopolite, la production des années 1440-1520 montre une profonde cohérence, à tel point que les historiens ont vite parlé d’une « école de Provence » d’où émergent des personnalités comme Enguerrand Quarton et le Maître de l’Annonciation d’Aix (Barthélemy d’Eyck ?). Ces derniers imposent une nouvelle esthétique marquée par la lumière du Midi, qui dégage de francs volumes et des ombres nettes. L’Annonciation de l’église de la Madeleine d’Aix fut l’une des grandes révélations de 1904. Il s’agit d’un triptyque en largeur (à la manière flamande) pourvu de volets, probablement séparés de la partie centrale avant son transfert dans l’église de la Madeleine. Tous les éléments le composant ont aujourd’hui pu être réunis : L’Annonciation, le panneau de gauche (fragmentaire) avec Le Prophète Isaïe et, au revers, la Madeleine agenouillée (conservé au Museum Boymans van Beuningen de Rotterdam), surmonté d’une nature morte (Rijksmuseum d’Amsterdam), et le volet droit (demeuré intact) avec Le Prophète Jérémie et, au dos, le Christ du Noli me tangere (Musées royaux des beaux-arts de Belgique à Bruxelles).

« Une révision de nos idées sur l’art français »
Auteur selon certains de La Pietà de Villeneuve-lès-Avignon, Enguerrand Quarton aurait, pour sa part, participé à l’élaboration de diverses enluminures, tel le grand missel illustré, réalisé en 1466 pour le chancelier de Provence Jean Des Martins. Il aurait aussi pratiqué l’activité de verrier. L’exposition permet par ailleurs de découvrir la figure de Jean Poyer, à qui ont été attribués deux tableaux de l’église de Censeau (Jura), le Noli me tangere et La Prédication du Christ, ainsi que le Repas chez Simon le pharisien de Lons-le-Saunier. Découverts respectivement en 2000 et en 2002, les trois éléments pourraient provenir d’un seul triptyque peint pour Jean IV de Chalon, prince d’Orange, seigneur de Nozeroy...
C’est au cours des années 1970-1980 que l’œuvre de Jean Poyer fut considérée par certains historiens comme l’une des plus marquantes de son siècle, bien que cette réhabilitation se fonde sur des suppositions…« La prise en considération de son génie oblige en tout cas à une révision de nos idées sur l’art français autour de 1500, dominé jusqu’à présent par les figures de Bourdichon, de Jean Hey et de Perréal, aux côtés desquels il mérite une place éminente », note ainsi Dominique Thiébaut. Une hypothèse, qui, comme tant d’autres, ne fait pas l’unanimité et promet à l’histoire de l’art des débats aussi passionnants que passionnés.

PRIMITIFS FRANÇAIS

Jusqu’au 17 mai, Musée du Louvre, aile Richelieu, 75001 Paris, tél. 01 40 20 53 17, www.louvre.fr, tlj sauf mardi, 9h-17h30 et 21h30 le mercredi. Catalogue, éditions RMN, 184 p., 42 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°189 du 19 mars 2004, avec le titre suivant : Un siècle très primitif

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