Mercredi 23 septembre 2020

Architecture

Un Le Corbusier tout en mesures

Du Modulor au nombre d’or, l’exposition organisée par le Centre Pompidou étudie les différentes dimensions de l’œuvre de l’architecte, à l’exception de ses engagements idéologiques les plus contestables

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 2 juin 2015 - 917 mots

PARIS

À l’occasion du 50e anniversaire de la disparition de Le Corbusier, le Centre Pompidou propose une relecture de son œuvre à l’aune du Modulor, principe de la « mesure de l’homme ». Une exposition qui aborde moult aspects techniques et théoriques, mais laisse de côté le contexte politique dans lequel Charles-Édouard Jeanneret a façonné sa pensée architecturale et urbanistique.

PARIS - Il fallait s’y attendre : les institutions appréciant tout particulièrement les chiffres « ronds », le cinquantenaire de la disparition de Charles-Édouard Jeanneret (1887-1965), alias Le Corbusier, ne pouvait passer inaperçu. Le Centre Pompidou, à Paris, accueille en effet, jusqu’au 3 août, une vaste exposition intitulée « Le Corbusier. Mesures de l’homme », qui ne réunit pas moins de 300 œuvres. Objectif : proposer une lecture de son travail à travers le prisme de la figure humaine, autrement dit une « mesure de l’homme » dont Le Corbusier a usé tel un « principe universel » à même de « définir toutes les dimensions de l’architecture et de la composition spatiale ».

Mesures et rythmes
En regard de cette thématique autour de la « mesure », le parcours pourrait emprunter au dodécaphonisme, déployant douze sections réglées au cordeau. Or, ce n’est pas du côté de Schönberg que Le Corbusier lorgne à ses débuts, mais vers le philosophe allemand Gustav Fechner, pionnier en psychologie expérimentale, comme l’évoque d’emblée le volet « Rythmes et motifs » qui ouvre l’exposition. L’architecte n’a pas 20 ans lorsqu’il s’imprègne de psychophysique et d’esthétique scientifique à l’occasion de séjours à Hellerau, en Allemagne, dans la cité-jardin expérimentale construite par Heinrich Tessenow. Son frère aîné, Albert Jeanneret, y enseigne alors la rythmique aux côtés du musicien suisse Émile Jaques-Dalcroze. Des « rythmes », « Corbu » dira en avoir contemplé une interprétation « parfaite » lors d’un voyage à Athènes, en 1911, face au… Parthénon, dont on peut voir quelques esquisses.

Mesures et rythmes divers et variés cadencent donc l’ensemble du parcours. On lit ainsi, en filigrane, quelques tracés régulateurs dans les multiples natures mortes que peint Le Corbusier dès la fin des années 1910, comme le peintre Amédée Ozenfant. Tous deux viennent de créer le « Purisme », mouvement qui dans l’histoire de l’art côtoie le cubisme. Plusieurs toiles des deux fondateurs, dans lesquelles les compositions géométriques associent des objets de la vie quotidienne, sont accrochées en regard. Celles d’Ozenfant paraissent plus aériennes. Plus étonnante est cette série de bois polychromes réalisés par l’ébéniste et sculpteur breton Joseph Savina, d’après des dessins ou des huiles de Le Corbusier.

Dans les années 1920, avec son cousin et associé Pierre Jeanneret, Le Corbusier construit une collection de villas à travers lesquelles il forge son vocabulaire architectural, dont ses fameux « Cinq points de l’architecture nouvelle », matérialisés par l’iconique villa Savoye, à Poissy (Yvelines). Alentour trônent des maquettes : deux maisons pour le quartier du Weissenhof, à Stuttgart, la villa Cook à Boulogne (Hauts-de-Seine), ou la maison Guiette à Anvers. À nouveau, il est question de « tracé régulateur » et « nombre d’or », comme sur ce dessin de la façade de la maison Besnus, à Vaucresson (Hauts-de-Seine). Idem côté mobilier (section « L’équipement de la maison ») : à la recherche de « solutions types », Le Corbusier conçoit, avec la designeuse Charlotte Perriand, un mobilier ultra-calibré, « sobre et standard », en opposition totale avec l’ornementation Art déco en vigueur à l’époque. Ainsi de cette table haute pour la maison Canneel, à Bruxelles, datant de 1929.

Débat différé
À partir de 1943, Le Corbusier planche même sur un « homme moyen » : 1,83 m sous la toise ou 2,26 m le bras levé. Son nom : le Modulor. Cet « être idéal » lui servira dorénavant de « mesure harmonique à l’échelle humaine » pour concevoir aussi bien l’architecture que l’urbanisme, comme ce sera le cas pour la ville de Chandigarh, en Inde, érigée entre 1951 et 1965, dont on peut admirer, ici, de monumentales maquettes. Peu importe l’échelle, le Modulor s’applique aussi bien aux fameuses cités radieuses – Marseille, Briey-en-Forêt, Rezé, Berlin –, étrangement intitulées « Unités d’habitation de grandeur conforme », qu’à cet espace-étalon minimal d’à peine 13 m2, édifié à Roquebrune-Cap-Martin (Alpes-Maritimes) et baptisé… « Le Cabanon », montré dans la dernière section de l’exposition.

Le parcours est décidément copieux et moult aspects sont décortiqués à souhait, sauf un : le contexte politique dans lequel cette production a émergé. La pensée politique de Le Corbusier a évidemment façonné sa pensée architecturale et urbanistique. Or, on connaît depuis longtemps les positions idéologiques pour le moins ambiguës que l’architecte a défendues à certaines périodes de sa vie. Trois livres parus récemment – Le Corbusier, une froide vision du monde, de Marc Perelman (éd. Michalon), Le Corbusier, un fascisme français, de Xavier de Jarcy (éd. Albin Michel), Un Corbusier de François Chaslin (éd. du Seuil, lire le JdA no 435, 8 mai 2015) – ont choisi d’enfoncer le clou, relativement à ses « penchants fascistes ». Pourquoi une institution nationale comme le Centre Pompidou choisit-elle au contraire d’ignorer ladite controverse, sous le prétexte de la tenue en 2016 d’un colloque scientifique sur le sujet ? La présente exposition et, a fortiori, du catalogue qui l’accompagne, n’étaient-ils pas justement le lieu idoine d’un tel débat ?

LE CORBUSIER

Commissaires de l’exposition : Olivier Cinqualbre, chef du service architecture au Centre Pompidou et Frédéric Migayrou, directeur adjoint du Musée national d’art moderne-Centre de création industrielle
Nombre de pièces : environ 300
Nombre de salles : 12

LE CORBUSIER, MESURES DE L’HOMME

Jusqu’au 3 août, Centre Pompidou, galerie 2, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, www.centrepompidou.com, tlj sauf mardi 11h-21h, entrée 14 €. Catalogue, 256 p., 42 €.

Légende photo
J. Ach, Empreinte du Modulor dans le béton, Unité d’habitation, Nantes, Rezé, photographie. © FLC, Paris.

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°437 du 5 juin 2015, avec le titre suivant : Un Le Corbusier tout en mesures

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