Un bâtisseur visionnaire

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 24 août 2007

L’œuvre de Ledoux est-elle celle d’un utopiste ? Plus que dans la prospective pure, sa réflexion s’ancre davantage dans une vision moralisatrice de l’architecture, capable d’élever les mœurs.

Le sujet fait encore aujourd’hui l’objet d’âpres débats entre spécialistes. Qu’y a-t-il de proprement
visionnaire dans les rares édifices rescapés de l’œuvre pourtant prolifique de Claude Nicolas Ledoux ?
Si l’architecte dirigea plus d’une centaine de chantiers entre 1762 et 1792, il ne reste en effet à ce jour que de maigres vestiges pour en témoigner. Soit quatre pavillons de la barrière d’octroi de Paris, l’hôtel d’Hallwyl dans le Marais, quelques constructions rurales ou religieuses en Bourgogne, et des édifices très remaniés comme le château de Bénouville, le pavillon de Louveciennes ou le théâtre de Besançon, sans oublier les décors intérieurs du Café militaire et de l’hôtel d’Uzès, remontés au musée Carnavalet.
Autant de travaux empreints d’un classicisme inventif mais peu visionnaire. Ce serait toutefois compter sans sa construction majeure, la Saline d’Arc-et-Senans, entreprise à partir de 1773.

La Saline d’Arc-et-Senans, le chef d’œuvre de Ledoux
Ce grand programme industriel, destiné à la production de sel par évaporation, a en effet été conçu comme un grand organisme à la fois fonctionnel et symbolique. Construite entre Dole et Besançon, cette unité devait permettre de produire plus 60 000 quintaux de sel par an et être capable de fonctionner en autarcie totale.
Le tout sous l’autorité de son directeur, marquée symboliquement par son architecture : le pavillon d’habitation du maître contrôle ainsi l’entrée de la saline et bénéficie d’une vue panoptique sur le site. Nulle vision fantaisiste dans tout cela, mais plutôt une mise en scène très pragmatique de l’autorité royale, assortie d’une attention toute particulière au fonctionnalisme de l’ensemble.
La production du sel était d’une importance stratégique capitale pour la couronne : la gabelle, l’impôt sur le sel, était en effet la principale ressource fiscale du royaume. Pourtant, après un siècle de fonctionnement, l’usine, sorte d’île en forme d’amphithéâtre perdue dans la campagne, ne sera jamais rentable.

Un précurseur, avec Boullée, du courant utopiste
Comme Étienne Louis Boullée (1728-1799) ou, dans une moindre mesure, Jean-Jacques Lequeu (1757-1825) (auteur d’étonnants projets d’architecture zoomorphe), Claude Nicolas Ledoux est pourtant souvent classé au rang des architectes utopistes. Dans le cas de Boullée, ses grands projets gravés d’architectures surdimensionnées et irréalisables, pour une ville inexistante (utopie signifie « le lieu qui n’existe pas »), ont logiquement nourri cet imaginaire.
En ce qui concerne Ledoux, c’est vers sa production de papiers qu’il faut s’orienter pour mesurer la dimension utopiste de son travail. L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation (1804), rédigé pour partie lors de son incarcération, lui procure ainsi l’occasion de publier quelques projets déconcertants. Le plus significatif est celui de la ville de Chaux, conçu pour compléter la saline voisine. Cette ville idéale y est décrite dans le détail de son fonctionnement et de son organisation. Elle sera longtemps considérée comme un exemple précurseur des grands phalanstères et autres villes communautaires du XIXe siècle.
Si son ouvrage fourmille d’autres projets étonnants, c’est aussi, dans sa construction, autour du récit fictif d’un jeune architecte faisant un voyage d’initiation que s’élabore sa vision de l’avenir. L’ouvrage, destiné à l’éducation des aspirants architectes, permet donc à Ledoux d’expliciter sa théorie du métier.
En homme des Lumières, il pense que les arts sont un facteur de progrès des mœurs. Et l’architecture, « maîtresse des arts », doit logiquement y contribuer. D’où cette vertu pédagogique et moralisatrice attribuée à la discipline et évoquée dès le titre de l’ouvrage. L’art de bâtir doit, par son caractère, être parlant et inspirer des sentiments, comme le recueillement, le respect, le loisir ou la crainte, car « les hommes pompent avec les yeux les vertus et les vices ». Mais Ledoux lui adjoint aussi une dimension sensible. « Commencez d’abord par être peintre », recommande-t-il à ses disciples.
Comme la peinture illustre la poésie, l’architecture doit se faire poème de pierre. « L’architecture est à la maçonnerie ce que la poésie est aux belles lettres. C’est l’enthousiasme dramatique du métier », écrit-il. Une leçon trop souvent oubliée.

Autour de l’exposition

Informations pratiques « Ledoux, homme des Lumières » se tient jusqu’au 15 septembre. Au mois de juin, la Saline royale d’Arc-et-Senans est ouverte de 9 h à 12 h et de 14 h à 18 h, puis de 9 h à 19 h durant les mois de juillet et août. Tarifs : 2,80 € à 7 €. Le billet comprend la visite des collections permanentes avec audio-guides ou la visite guidée à heure fixe. Saline royale, 25 610 Arc-et-Senans (à 35 km de Besançon), tél. : 03 81 54 45 46, http://salineroyale.com Cette exposition célèbrele bicentenaire de la mort de Claude Nicolas Ledoux à travers cinq thèmes : l’esprit et la pensée des Lumières, les arts, les sciences, Ledoux et ses contemporains, et l’héritage au XXe siècle.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°581 du 1 juin 2006, avec le titre suivant : Un bâtisseur visionnaire

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