Tschudi sort de l’oubli

L’homme qui fit entrer le premier Cézanne dans un musée

Le Journal des Arts

Le 5 novembre 2009

Un siècle après la nomination de Hugo von Tschudi à la tête de la Nationalgalerie, Berlin et Munich consacrent une importante exposition à ce brillant protagoniste de l’histoire des musées allemands. Elle rassemble une nouvelle fois ce que l’on a appelé la \"collection Tschudi\", soit environ cent trente œuvres exécutées entre 1850 et 1909 par les représentants majeurs de l’Impressionnisme français.

BERLIN (de notre correspondant) - Pour apprécier l’importance du rôle de Hugo von Tschudi à la tête de la Nationalgalerie de Berlin, il suffit de rappeler que Le Moulin sur la Couleuvre à Pontoise, peint par Cézanne en 1881, a été la première œuvre de l’artiste à être acquise par un musée. La carrière de Tschudi, nommé directeur en 1896, coïncide avec les années de croissance intensive des musées berlinois. Entre 1870 et 1920, à l’initiative de Wilhelm von Bode, ceux-ci s’enrichissent en effet de collections qui ont peu d’égales en Europe. Pour les accueillir, le complexe de l’Île des musées (Museuminsel) est créé : ce sera la vitrine de la jeune maison impériale des Hohenzollern.

"Ce pauvre Corot…"
Mais rapidement, le jeune directeur regrette le peu de goût du public allemand pour l’art moderne et ne veut pas assujettir ses choix esthétiques aux lois de l’empereur. Dans un discours à l’Académie, il dénonce "une idéologie dangereuse et délétère en faveur d’un art idéaliste et national, guidé par un idéal de beauté pure". Une conception de l’art qui sera reprise à peine trente ans plus tard par les nazis dans leur croisade contre "l’art dégénéré"…

Un jour, alors qu’il présente une série d’œuvres d’artistes français à Guillaume II – Dans la Serre de Manet, un Troyon de grand format, deux Rousseau, un Corot représentant deux chevaux et un Dela­croix –, l’empereur, presque effrayé, se met aussitôt à critiquer : "Ce pauvre Corot qui croit peindre des chevaux… C’est une pure supposition qu’il s’agisse de chevaux, je parie que ce garçon n’a jamais vu un cheval de sa vie". Tschudi baisse les yeux et insiste sur la profondeur de l’œuvre : "Mon cher Tschudi, la profondeur n’existe que dans votre tête… Corot devra attendre un empereur qui accepte qu’on se moque de lui…"

Les dernières années, les relations entre les deux personnages ne font qu’empirer, jusqu’à ce que Tschudi soit contraint de quitter son poste pour chercher fortune à la cour de Munich où, "en deux ans à peine, il réussit à rassembler une série d’œuvres contemporaines que d’autres arrivent difficilement à réunir dans toute une carrière", écrit Georg von Hohenzollern, directeur de la Bayerische Staats­gemälde­samm­lung, dans la préface du catalogue. Aujourd’hui, cent trente tableaux signés Daubigny, Manet, Sisley, Pissarro, Monet, Renoir, Degas, Van Gogh, Cézanne… rendent enfin justice à Hugo von Tschudi, introducteur de l’Impres­sionnisme français en Allemagne.

DE MANET À VAN GOGH. HUGO VON TSCHUDI ET LA BATAILLE POUR LA MODERNITÉ, jusqu’au 6 janvier, Alte Nationalgalerie, Bodestrasse 1-3, Museuminsel, Berlin, tlj sauf lundi 9h-17h. Neue Pinakothek, Munich, 24 janvier-11 mai. Catalogue édité par Prestel.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°32 du 1 janvier 1997, avec le titre suivant : Tschudi sort de l’oubli

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