Mercredi 20 novembre 2019

Sur la terre du mentor Paul Gauguin

L'ŒIL

Le 27 juin 2011 - 619 mots

Victor Segalen a dit ne rien connaître du peintre avant la visite en 1903 de « la Maison du Jouir », sa case d’où il rapportera des « reliques » et une vision nouvelle du primitivisme.

Lorsque Victor Segalen arrive aux îles Marquises, le 3 août 1903, Paul Gauguin, qui était très malade, est mort depuis peu, le 8 mai, probablement d’une overdose de morphine. Il ne connaît rien des œuvres du peintre. Il avouera plus tard être « parti pour Tahiti connaissant à peine son nom », mais tout de sa mauvaise réputation. Le 4 août, il note en effet dans son journal : « Gauguin le familier de la bande Manet – les peintres maudits – vient de quereller un gendarme à Hiva-Oa, trois mois de prison, et d’en mourir… » 

Les derniers jours de la vie du peintre
C’est d’abord dans l’île de Nuku-Hiva qu’il entre en contact avec l’univers de Paul Gauguin. Dans une caisse sont rassemblés ses papiers, treize manuscrits, une dizaine de carnets de notes, une centaine de lettres, ainsi qu’une peinture intitulée L’Autoportrait. Le 10 août, Victor Segalen débarque enfin dans l’île de Gauguin, à Hiva-Oa. Il visite son fare, autrement dit sa case, baptisée « la Maison du Jouir ». Il y découvre ses dernières toiles et ses dessins, ainsi que Noa Noa, son journal rédigé entre 1893 et 1895. 
Dans le village, il enquête sur les derniers jours de la vie de l’artiste. Il recueille les confidences de ses fidèles amis, le pasteur Paul Vernier, le Marquisien Tioka et l’Annamite Nguyên Van Cam, dit « Ky Dong ». Il projette alors d’écrire un article sur « Gauguin dans son dernier décor », qui sera publié en juin 1904, au Mercure de France.

Le 11 août 1903, les « reliques de Gauguin », comme il les appelle, rangées dans quinze caisses, sont chargées sur le navire La Durance, à destination de Papeete, où une vente est prévue. Elle a lieu le 2 septembre, elle suit de peu celle du 20 juillet à Hiva-Oa, qui avait été superficielle. Segalen se porte acquéreur de sept toiles, parmi lesquelles Scène de la vie tahitienne, Autoportrait près du Golgotha, L’Autoportrait, Nuit de Noël et Village breton sous la neige. Il achète également des bois à gravure, des monotypes, des bois sculptés, quatre des cinq panneaux de la Maison du Jouir, sa palette, des papiers, des carnets, des gravures et de nombreux dessins.
Plongé dans l’intimité de Gauguin, Segalen sera à jamais impressionné par le regard porté par l’artiste sur les Polynésiens. Il écrira à l’ami du peintre, Daniel de Monfreid : « Je puis dire n’avoir rien vu du pays et de ses Maoris avant d’avoir parcouru et presque vécu les croquis de Gauguin. » Tout au long de sa carrière, Gauguin restera pour Victor Segalen un modèle, un mentor.

Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Rencontre en Polynésie, Victor Segalen et l’exotisme » jusqu’au 6 novembre 2011 à l’abbaye de Daoulas (29) tous les jours de 10 h 30 à 18 h 30. Tarifs : 7 et 1 €. www.cdp29.fr
« Rencontre en Polynésie » s’inscrit dans « Les Chemins du patrimoine en Finistère », regroupant 5 sites à travers le département. Dotée d’un budget de 5,3 millions d’euros par an, la manifestation a réuni près de 200 000 visiteurs en 2010. L’objectif ? Une approche vivante du patrimoine. Ainsi, à l’instar du château de Kerjean, le château de Trévarez propose une exposition sur l’histoire du lieu. Un peu plus au sud, « Les couleurs du son » investissent le manoir de Kernault. Une fresque sonore, signée Yann Paranthoën, présente des sons typiquement bretons trahissant la passion que l’artiste entretenait avec sa terre natale. www.cdp29.fr

Questions à… Patrick Absalon Historien de l’art, co-commissaire de l’exposition

Annie Yacob : Pour Victor Segalen la sensation d’exotisme, c’est d’abord la surprise. Qu’est-ce qui a le plus surpris ce dernier en Polynésie ?
Patrick Absalon : Ce sont les paysages qui le frappent d’abord ; ces paysages extraordinaires qui sont comme des émergences au milieu de nulle part, ces grandes îles volcaniques avec des pics montagneux et des vallées très escarpées. Il les peint dans le journal qu’il tient alors.

A.Y. : La rencontre posthume avec Paul Gauguin a-t-elle eu un impact sur le poète ?
P.A. : Complètement, au point d’imaginer que c’est Paul Gauguin qui pourra réincarner la culture polynésienne à lui tout seul. Il va penser que Gauguin est celui qui va raviver la culture maorie éteinte.

A.Y. : Qu’est-ce que Victor Segalen va retenir au contact des Polynésiens ?
P.A. : Il va retenir beaucoup de choses, puisque c’est le déclencheur de toute sa réflexion sur l’exotisme, d’un point de vue esthétique, physique et intellectuel, qu’il va ensuite développer en Chine, ainsi que durant tous ses voyages. C’est une véritable pierre fondatrice.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°637 du 1 juillet 2011, avec le titre suivant : Sur la terre du mentor Paul Gauguin

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