Sept clefs pour comprendre Napoléon et l’amour

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 18 mai 2010

À Compiègne, une exposition explore les premières semaines que Napoléon passa avec sa seconde épouse, Marie-Louise, archiduchesse d’Autriche. Coup de projecteur sur une période d’une fécondité et d’une intensité remarquables.

1 Marie-Louise, figure de l’amour et du pouvoir
1809. Au faîte de sa gloire, Napoléon Bonaparte règne sur l’Europe comme jamais. La France est un gigantesque territoire composé de cent trente départements, l’Empire rayonne de mille feux et d’autant de bombardements. Vienne, qui vient tout juste de capituler, accorde à l’Aigle l’une de ses plus belles colombes : l’archiduchesse Marie-Louise (1791-1847), fille aînée de François Ier, empereur d’Autriche et père consentant. Le 16 décembre, Napoléon annule officiellement son mariage avec Joséphine de Beauharnais et regarde déjà vers ces secondes noces qui lui offriront trois présents, et non des moindres : un nouvel amour, un pouvoir accru et un héritier tant espéré.
Chargé de réaliser le portrait officiel de la nouvelle impératrice, Gérard parvient, dans cette étude au naturel d’une facture enlevée, à rendre l’éclat de sa jeunesse et la délicatesse de ses dix-neuf ans : « Tous s’accordaient à dire qu’elle était bien faite, blonde, fraîche, mais personne n’osait dire qu’elle était jolie. » (Hortense de Beauharnais).

2 Une nouvelle Marie-Antoinette ?
À la suite du mariage par procuration, célébré le 11 mars 1810 en l’église des Augustins de Vienne, Marie-Louise gagne la France au terme d’un voyage qui, quinze jours durant et à chaque étape, voit se succéder des cérémonies somptuaires.
À la frontière bavaroise, la remise de l’archiduchesse aux autorités napoléoniennes implique que cette dernière, comme ce fut le cas pour Marie-Antoinette, soit dépouillée de ses atours autrichiens pour être parée « à la française ». Mais les nombreuses réjouissances scandent un périple qui s’avère plus long que prévu pour un empereur fébrile et bientôt consumé par l’impatience : au mépris des conventions et précipitant le protocole, Napoléon va au devant du convoi pour retrouver celle qui, quarante ans après sa prestigieuse aînée, doit être reçue au palais de Compiègne.
Pauline Auzou, dans sa scène de genre, en viendrait donc à taire l’essentiel : arrivant à Compiègne au soir du 27 mars 1810, Marie-Louise apporte avec elle une généalogie et une légitimité symboliques.

3 Que son luxe irradie la gloire de Napoléon
Napoléon l’avait promis : pour la future impératrice, rien ne sera trop beau ni trop cher. Alors que le palais de Compiègne bénéficie de travaux d’embellissement, demandés à l’architecte Louis-Martin Berthault et supervisés par Fontaine, antiques, sculptures et tableaux habillent désormais une résidence impériale aux allures versaillaises.
Les mariages civil et religieux, d’une prodigalité rarement égalée, attestent les ambitions de Napoléon : si le pouvoir a besoin de symboles édifiants, la magnificence sera le maître-mot. En témoigne le trousseau de la souveraine offert par l’Empereur en 1810 à sa promise. Composé d’une luxueuse garde-robe et de soixante et onze parures, ce trousseau fit l’objet d’un soin tout particulier, le luxe ostentatoire alternant avec des pièces plus modestes, mais non moins somptueuses. Caractéristiques de la joaillerie du Premier Empire, les compositions mosaïquées et les techniques miniaturistes trahissent l’héritage de l’Antiquité, l’une des influences majeures du pouvoir napoléonien.

4 Une oisiveté contrainte par l’étiquette et par la jalousie
Bien que le séjour du couple impérial à Compiègne s’inscrive dans un contexte politique fiévreux, ces jours de 1810 semblent dessiner une parenthèse enchantée, et enchanteresse. Maître du monde, mais d’un monde tempétueux, Napoléon se rend néanmoins disponible pour une jeune épouse qu’il entend divertir de la maussaderie.
À cet effet, l’appartement de l’impératrice accueille des compléments de mobilier de Jacob-Desmalter et des tables à ouvrage, des tables à dessiner et des armoires-bibliothèques donnent lieu à un stupéfiant déploiement des compétences techniques contemporaines.
Imaginé par le tapissier et ébéniste Alexandre Maigret, le métier à broder de la souveraine atteste la qualité du mobilier destiné au salon de musique. Acajou, bronze doré et soie verte portent l’empreinte d’un exceptionnel savoir-faire comme la mémoire d’une Marie-Louise, dont l’oisiveté fut moins un délassement qu’une astreinte due à l’étiquette de son rôle et à la jalousie de son époux.

5 Une idylle, des chefs-d’œuvre
Puisque rien n’est trop beau pour Marie-Louise, l’Empereur n’hésite pas à user, parfois à abuser, de symboles. Quand la nouvelle Galerie des ministres de Compiègne présente désormais des portraits majestueux des dignitaires de l’Empire (Prud’hon, Fabre, Lefèvre…) et lorsque la nouvelle Galerie des tableaux se dote de toiles de grands maîtres (Le Dominiquin, Patel, Flinck…), Napoléon fait disposer, à l’entrée des appartements impériaux, deux sculptures de Canova : L’Amour et Psyché debout et Psyché ranimée par le baiser de l’Amour.
Commandés en 1787 par le colonel écossais Sir John Campbell, les deux marbres étaient conservés depuis 1801 par Joachim Murat dans sa propriété de Villiers-la-Garenne. Devenu roi de Naples, le beau-frère de l’Empereur voit ses biens séquestrés par ce dernier qui affecte les deux groupes à Compiègne où le visiteur, grâce à un prêt exceptionnel du Louvre, peut aujourd’hui admirer L’Amour et Psyché debout, chef-d’œuvre inestimable d’un artiste de génie et témoin silencieux d’une Histoire en train de s’écrire.

6 Le Salon, chronique esthétique d’un hyménée
Par-delà le lyrisme ou le sentimentalisme, le mariage de Marie-Louise et Napoléon scelle une union dynastique. L’événement étant d’importance, les peintres comme les sculpteurs n’hésitent pas à célébrer cette alliance hautement diplomatique, ainsi que l’atteste le prestigieux Salon, événement incontournable de la scène artistique française.
Nul hasard, donc, à ce que les œuvres narrant expressément les exploits militaires napoléoniens dialoguent ou résonnent avec des scènes plus délicates, voire plus intimes. Depuis l’arrivée du couple impérial à Compiègne jusqu’à son départ pour la Belgique en passant par le mariage lui-même, les artistes s’approprient ad libitum les événements majeurs d’un hyménée dont chaque pulsation attise une imagerie pléthorique, bientôt d’Épinal.
Interprétation singulière du Sommeil d’Endymion (1791) de Girodet, L’Aurore et Céphale (1810) de Guérin, telle une songerie lunaire, semblerait presque la traduction onirique d’une idylle impériale. Le mythe, comme une infiltration du réel.

7 Marie-Louise, garante de la lignée
Derrière Marie-Louise et ce séjour à Compiègne de 1810 se cache une espérance : Napoléon souhaite qu’un héritier lui soit donné et que sa descendance soit enfin assurée. Ce sera chose faite le 20 mars 1811 avec la naissance de l’Aiglon, futur roi de Rome et duc de Reichstadt.
Aussi l’archiduchesse est-elle tôt associée, plus ou moins tacitement, aux aspirations héréditaires de l’Empereur, qu’elle soit mère opportune (Gérard, Portrait de l’impératrice Marie-Louise présentant le roi de Rome, 1813) ou parente discrète. À ce titre, la toile de Louis Ducis, intitulée Napoléon et ses neveux sur la terrasse du château de Saint-Cloud (1810), est non seulement une présentation sensible des Napoléonides – on repère entre autres le futur Napoléon III – mais aussi une évocation tacite de Marie-Louise, marraine de la jeune Hortense de Beauharnais et clef de voûte de ce que furent ces semaines compiégnoises, à savoir une période de stabilité où se dessina pour partie l’avenir généalogique et politique de l’Europe.

AUTOUR DE L’EXPOSITION

Informations pratiques. « 1810, la politique de l’amour. Napoléon Ier et Marie-Louise à Compiègne », jusqu’au 19 juillet 2010. Musée national du Palais impérial de Compiègne (60). Tous les jours sauf le mardi de 10 h à 18 h. Tarif : 8,50 et 6,50 euros. www.musee-chateau-compiegne.fr

L’album de mariage. Jusqu’au 2 juillet, l’exposition « Noces impériales. Paris 1810 », à Fontainebleau, présente 18 dessins à la plume de Louis-Pierre Baltard (1764-1846), reportage sur les festivités organisées à Paris en 1810 (ci-contre). Père de Victor, l’architecte des halles de Paris, Louis-Pierre était un graveur de talent qui a collaboré au Voyage dans la Basse et Haute-Égypte de Vivant Denon.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°625 du 1 juin 2010, avec le titre suivant : Sept clefs pour comprendre Napoléon et l’amour

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