Repenser la ville à la Triennale de Milan

L’architecte Piero Derossi commente la Triennale de Milan

La Triennale de Milan ouvre ses portes sur la XIXe édition de son exposition internationale, l’événement phare d’une manifestation consacrée essentiellement à l’architecture et à l’urbanisme, mais aussi au design, au stylisme, aux arts décoratifs… Piero Derossi, professeur d’architecture au Politecnico de Milan et conseiller scientifique de l’exposition \"Identité et différences\", revient sur les thèmes développés cette année : la complexité des processus de transformation de la ville, les mutations liées à la multiplication des galeries marchandes en centre ville et des centres commerciaux dans les banlieues, la recherche de nouveaux types d’habitation qui respectent les modes de vie préexistants…

Est-ce un hasard si l’exposition de la Triennale paraphrase celle de la Biennale de Venise ("Identité et altérité") ?
Piero Derossi : Ce n’est pas un hasard dans la mesure où le binôme "Identité et différences" est au cœur de la pensée d’aujourd’hui. Naturellement, il s’agit aussi d’une référence au texte de Heidegger, repris par plusieurs philosophes contemporains tels que Gianni Vattimo et Liotard. Ce thème est en soi très abstrait, surtout si on le compare à ceux des éditions précédentes, focalisées de manière plus traditionnelle sur des typologies précises comme la maison, l’école, le temps libre, etc.

Comment se manifeste l’actualité de ce binôme ?
Pour nous, cette opposition conceptuelle signifie que le problème n’est pas de rechercher une vérité – dire quelle est la ville idéale et comment elle devrait se construire –, mais de comprendre la ville comme un ensemble où se font jour tour à tour des identités et des différences. C’est dans ces dernières que la ville trouve sa spécificité, comme unité de temps et de lieu, où se déroulent des événements connexes ou contradictoires, qui fondent le processus même de sa transformation.

De quelle manière allez-vous développer une problématique aussi complexe ?
Pour traiter un tel sujet, il faut l’aborder sous l’angle narratif. C’est pourquoi il a été demandé aux participants de ne pas tenir de discours globalisant mais de décrire des événements particulièrement significatifs pour illustrer le concept de différence. L’exposition est donc une confrontation de récits qui, pris dans leur ensemble, constituent une métaphore de la ville.

J’ai conscience que ce mode d’appréhension, qui refuse une idée globale de la ville, se heurte à une conception de l’architecture et de la planification fondée sur la nécessité de construire un "ordre", une structure unificatrice. Cela recoupe du reste les deux positions, disons les deux écoles de pensée, qui s’affrontent actuellement : celle qui accepte la complexité et la diversité de la ville, et celle qui persiste au contraire dans la voie de la classification et de l’ordre.

Qui sont les architectes invités ?
Six architectes issus de courants très divers : Eisenmann est un représentant de la culture du nord des États-Unis, où prédomine l’élément intellectuel ; Hodget et Fung sont des produits de la culture californienne, plus tonique et narrative ; Jean Nouvel récupère le langage high-tech d’une manière très actuelle, avec ironie et en prenant en compte l’environnement ; Juan Navarro Baldeweg est, à mon avis, le plus grand architecte espagnol contemporain, et, pour l’Italie, nous avons invité Gino Valle, un architecte assez peu directif, dont les projets sont toujours reliés au contexte qui les a engendrés. Nous leur avons demandé de se mettre chacun en relation avec un écrivain et de bâtir avec lui un récit relatant leur expérience par rapport au thème "Identité et différences".

Comment s’articule l’exposition ?
Elle se divise en deux sections. La première est consacrée à la transformation de l’espace public. Si nous faisions traditionnellement référence au centre historique pour rendre compte de l’identité d’une ville, nous ne pouvons plus ignorer l’identité des banlieues. Dans le même temps, la notion de centre ville a elle-même évolué. Il suffit de penser à ces "villes dans la ville" que sont les galeries marchandes, qui concentrent toutes les fonctions, du commerce à la culture, en passant par le sport. Ce phénomène s’internationalise et s’étend aujourd’hui jusqu’en Afrique, en Amérique du Sud, et même en Chine. Ce fourre-tout de toutes les activités urbaines ne peut que transformer notre conception traditionnelle de la ville. C’est pourquoi nous avons invité la trentaine de pays exposants à traiter ces "condensateurs sociaux" que le sociologue Marc Roger a défini comme des "non-lieux".

Et la deuxième section ?
Comme ce thème de la galerie marchande n’est, malgré tout, pas approprié à tous les pays en voie de développement, nous abordons également une thématique plus traditionnelle : le problème de l’habitat. Ce sera l’occasion de parler de la crise de la modernité, devenue par la force des choses la crise de nos banlieues. Une modernité à l’origine de résultats peu flatteurs : un urbanisme de "tours" et de "barres", sans rues et sans places, où tous les services sont concentrés dans un centre commercial. Ce n’est pas par hasard que certaines villes italiennes, comme Palerme, envisagent aujourd’hui de détruire leurs banlieues, de supprimer cet environnement qui renvoie au délabrement urbain et social.

À ce sujet, les enseignements les plus intéressants proviennent de ce qu’il est convenu d’appeler le tiers monde, là où ont échoué les tentatives de faire disparaître les bidonvilles ou les favellas, en contraignant leurs occupants à vivre dans des tours. Dès lors, de nouveaux schémas d’habitation, qui tiennent compte du poids des traditions dans une société donnée – aspect complètement étranger aux cités-dortoirs –  sont actuellement à l’étude.

IDENTITÉ ET DIFFÉRENCES, Palazzo della Triennale, Viale Alemagna, 6, Milan, ouvert tous les jours sauf le lundi de 10h à 19h, du 28 février au 10 mai.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°22 du 1 février 1996, avec le titre suivant : Repenser la ville à la Triennale de Milan

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