Radicalement british

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 avril 2003 - 716 mots

Ce n’aurait pu être qu’un titre qui claque ou une expression idiomatique d’outre-Manche, mais « Blast to Freeze ! » est avant tout le cadre chronologique de cette histoire de l’art britannique du XXe siècle que propose le musée des Abattoirs de Toulouse. Blast ! fut le nom donné à la première revue d’avant-garde anglaise dont le numéro 1 est daté du mois de juin 1914. Celle-ci fut créée par un groupe d’artistes issus du vorticisme, ce mouvement de sécession en rébellion contre la raideur de la bourgeoisie victorienne adopta une esthétique cubo-futuriste et les stratégies de propagande de l’Italien Marinetti alors en tournée à travers l’Europe. C’est donc par un vent de révolte que débute ce déploiement en force de l’art anglais réunissant presque quatre cents œuvres. Ce genre de grande opération est toujours délicat, surtout dans l’optique d’une histoire de l’art nationale, car on peut très facilement s’abîmer dans un schéma digne de « 100 ans, 100 chefs-d’œuvre ». Si « Blast to Freeze » évite ce genre d’écueil, elle semble au contraire opérer un repêchage assez curieux, comme
s’il s’agissait de réparer les oublis de l’histoire de l’art internationale.
Les salles de l’étage (consacrées à la première moitié du siècle) présentent immanquablement les « grands » de l’art britannique, Henry Moore et Barbara Hepworth en tête, mais aussi beaucoup de « petits maîtres » marqués par les années de guerre, dont la pratique de la peinture reste finalement assez conventionnelle. L’épine dorsale de cette exposition réside dans la grande nef du musée, occupée par une sélection rigoureuse de sculptures initiée dès l’entrée par l’impressionnante Rock Drill de Jacob Epstein, un grand robot masculin de plâtre blanc digne d’une odyssée de science-fiction et juché sur une haute mitraillette.
Les œuvres en extérieur d’Anthony Caro, Richard Long et Henry Moore, et celles de Barry Flanagan, Michael Craig-Martin – un très beau jeu d’équilibre entre des seaux d’eau et une planche –, Damien Hirst, Tony Cragg ou encore Anya Gallacio, confirment quant à elles l’hégémonie de la scène anglaise en matière de sculpture. Dans ce panorama rapide, figurent évidemment les inclassables Francis Bacon et Lucian Freud rassemblés pour l’occasion, les perturbateurs de l’Independent Group – Paolozzi, Henderson associés aux époux Smithson –, et l’artiste Bridget Riley pour une section plutôt réussie consacrée à l’Op Art. Cette prédominance de la peinture et de la sculpture ne s’atténue que légèrement au sous-sol dévolu aux dernières décennies. Une grande salle pop abrite de belles pièces de Richard Hamilton, David Hockney, Peter Blake et Eduardo Paolozzi tandis que le son des vidéos de Gilbert & George contamine tout l’espace avec beaucoup d’esprit. Anish Kapoor, Julian Opie, Anthony Gormley s’affichent aux côtés des incontournable Art & Language. La Chambre de traitement d’Hamilton rappelle l’épisode douloureux des années Thatcher : dans une salle d’opération, le patient-visiteur peut se faire administrer une dose plutôt effrayante de « Dame de fer » grâce à une vidéo d’un de ses discours télévisés. Une férocité qui n’échappe pas non plus à Ian Hamilton Finlay installé dans la même salle avec des œuvres caustiques. Dans cette partie plus contemporaine, la photographie et la vidéo restent bien discrètes alors qu’elles n’ont cessé de prendre de l’importance durant la décennie qui vient de s’écouler, et certaines omissions dérangent, de Mona Hatoum à Andy Goldsworthy, de Douglas Gordon à Tacita Dean. Ces oublis, volontaires ou obligés (faute de moyens), sont heureusement compensés par un catalogue indispensable doté d’une vingtaine de contributions impeccables, méticuleusement documentées et agréablement illustrées.
On peut trouver étrange le choix d’arrêter le siècle à 1988 mais cette année correspond à l’exposition « Freeze » dans laquelle ont émergé Damien Hirst et ses fameux comparses (dénommés depuis les YBA pour Young British Artists, cf. pp. 68-71) qui ont catapulté l’art anglais dans le trash et la provocation. Si ce choix reste compréhensible, on peut dès lors s’étonner de la quasi-absence de ces YBA et de la présence répétée des toiles de Patrick Caulfield. On l’aura deviné « Blast to Freeze » est davantage un regard sur l’art anglais du siècle passé qu’une leçon d’histoire, et surtout le regard d’un commissaire, Henry M. Hughes.

TOULOUSE, Les Abattoirs, 76 allée Charles de Fitte, tél. 05 62 48 58 00, jusqu’au 11 mai. Catalogue avec traduction tirée à part, 58 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°546 du 1 avril 2003, avec le titre suivant : Radicalement british

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