Dimanche 23 février 2020

Qu’est-ce que le matiérisme de Burri ?

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 22 septembre 2015 - 680 mots

À l’occasion de la rétrospective Alberto Burri au Musée Guggenheim à New York, L’Œil revient sur le «Â matiérisme », théorisé à l’époque par Michel Tapié.

Dans le Montparnasse de l’après-guerre, on pouvait rencontrer un artiste, peintre et sculpteur, que l’histoire de l’art a retenu non en tant que plasticien, mais comme critique d’art et théoricien, auteur d’un ouvrage déterminant en 1952 : Un art autre. À l’appui des travaux de Fautrier, de Dubuffet et de l’Art brut, Michel Tapié (1909-1987), petit-neveu de Toulouse-Lautrec, y défend l’idée d’un « art informel » considérant que ces derniers offrent la possibilité d’une autre vision, d’un art qui se distingue des catégories préétablies. Persuadé qu’il fallait investiguer au-delà du modèle Dada, volontiers chéri en ces lendemains désastreux, il a jeté son dévolu sur toute une population d’artistes qui employaient dans leurs œuvres les matières les plus diverses qui soient. À l’affût de toutes propositions allant dans ce sens, son mérite est de ne s’être pas cantonné à l’univers parisien et d’avoir porté sa réflexion sur les recherches conduites par des artistes à l’étranger. Il s’est intéressé aussi bien à Antoni Tapiès et à Alberto Burri qu’aux lettristes ou au groupe Gutaï, voire aux expressionnistes gestuels américains.

La réalité physique de l’œuvre
Au fil du temps, la fortune critique de son concept d’art informel s’est chargée d’une dimension universaliste pour désigner toute une production, essentiellement abstraite, utilisant des matériaux non traditionnels comme le sable, des morceaux de tissus, de bois, de ficelles, de verre, de ferraille, etc., ou autres éléments organiques contribuant à augmenter le sens de l’œuvre. Il y allait alors de tableaux qui jouaient de collages et de rapiéçages en tous genres, de multiples triturations matiéristes ou d’empâtements, gagnant ainsi en épaisseur et en poids. De tels procédés renvoyaient l’œuvre à sa réalité physique et matérielle, dans un rapport direct d’altérité tel qu’il fut ensuite repris dans de très nombreuses démarches des avant-gardes des années 1960-1970, à l’instar de l’Art minimal ou de l’arte povera. Le matiérisme s’imposa dès lors comme une nouvelle et « autre » catégorie esthétique. 



Commentaires d’œuvres

1 Legno e bianco I (Bois et Blanc I)
Autodidacte, Alberto Burri pouvait d’autant mieux se livrer aux expériences les plus inédites. Dès 1955, avec une série intitulée Legni, l’artiste entreprit de travailler avec le feu pour ce que les traces de combustion ne sont pas sans faire un écho plastique aux déchirures des Sacchi. Si la première combustion sur support plastique – un matériau encore plus apte à produire des effets imprévisibles – date de 1958, c’est à partir de 1962 que Burri en développe le principe jusqu’à constituer une part très importante de sa production. Le fait même du feu charge le geste de l’artiste d’une dimension iconoclaste paradoxale puisqu’il lui permet de donner naissance à un nouveau type d’œuvre. La remise en question du tableau n’est que d’ordre conceptuel, et Burri se plaît à jouer de tous les plissements, de toutes les crevasses, de toutes les irisations que le matériau plastique offre en réaction sous l’effet des flammes. Il y va de transparences et d’opacités, l’envers et l’endroit du tableau étant possiblement confondus.

2 Grande bianco (Grand Blanc)
Alors qu’il avait été fait prisonnier de guerre au Texas, Alberto Burri, qui était médecin, composait des assemblages en recouvrant des brancards avec toutes sortes de matériaux de rebut, notamment des morceaux de toile de jute. À la fin des années 1940, décidé à faire une carrière dans l’art, il déclina toute une série de travaux – les Sacchi – qui en appellent au textile, multipliant les rapiéçages sur toile par le biais de la couture. Ce faisant, l’artiste voulait souligner avec une insolente ironie une attitude de présumée dérision envers les bonnes règles de toute tradition artistique. Il allait ainsi au-delà d’un geste de défi dans le goût Dada pour désigner la possibilité d’une esthétique autre et constituer un langage articulé ne reniant pas les structures conventionnelles de la composition dans sa forme, ses couleurs et ses signes. En fait, Alberto Burri reconstruisait l’image-objet non comme figuration et représentation, mais comme élaboration physique de toutes les composantes du tableau.

« Alberto Burri : The Trauma of Painting »

Du 9 octobre 2015 au 6 janvier 2016. Musée Guggenheim à New York. Ouvert tous les jours, sauf le jeudi, de 10 h à 17 h 45 et le samedi jusqu’à 19 h 45.
Tarifs : 22 et 16 €.
Commissaires : Emily Braun et Megan Fontanella.
www.guggenheim.org/new-york/

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°683 du 1 octobre 2015, avec le titre suivant : Qu’est-ce que le matiérisme de Burri ?

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