Jeudi 20 septembre 2018

Plaidoyer pour l’Académie

Cinquante-sept morceaux de réception contre les préjugés

Le Journal des Arts

Le 28 avril 2000 - 643 mots

En réunissant cinquante-sept « morceaux de réception » à l’Académie royale, le Musée des beaux-arts de Tours ébauche une esquisse d’une des plus belles collections de tableaux de l’Ancien Régime, dispersée à la Révolution. Panorama des mutations de la peinture sous le règne des trois Louis, cette exposition devrait dissiper tout malentendu sur une institution, qui s’apparente davantage, pour les artistes, à un outil de reconnaissance sociale qu’à un carcan doctrinaire.

TOURS - En préambule à l’exposition, le jeune Louis XIV, ou plutôt son portrait par Henri Testelin, trône en haut de l’escalier du musée, rappelant ce que l’Académie doit à son auguste protection. Celle-ci fut la condition nécessaire à la création, en 1648, de l’Académie royale de peinture et de sculpture, conçue pour les artistes comme un instrument de reconnaissance sociale, pour le monarque comme un outil de sa politique. Dans ses statuts, l’institution exigeait la présentation d’un “morceau de réception” comme préalable indispensable à l’admission en son sein. Parmi les quatre cents œuvres répertoriées, le Musée des beaux-arts de Tours en a sélectionné cinquante-sept, qui offrent un exceptionnel panorama de la peinture en France sous le règne des trois Louis. “Nous avons pris le parti de les exposer par genre, respectant cette hiérarchie qui constitue une donnée fondamentale de la doctrine académique, explique Philippe Le Leyzour, un des commissaires de l’exposition. La peinture d’histoire domine naturellement.” Outre le lien qu’elle entretient avec la littérature (ut pictura poesis), elle sollicite plus fortement la faculté d’invention de l’artiste, justifiant ainsi son rang éminent. Signe de cet ascendant, nombre de peintres, et non des moindres, s’efforcent être reçus comme peintres d’histoire, quitte à bâtir ensuite leur carrière, leur réputation, voire leur fortune, sur d’autres genres plus “commerciaux”, plus à la mode : Rigaud, Gillot, Nattier, Oudry… Les deux premières salles déclinent la peinture d’histoire dans toute sa diversité : fable de La Fosse, allégorie de Nicolas Loir, événement contemporain traité de façon littérale (Joseph Parrocel) ou allégorisée (Henri de Favanne), et enfin histoire religieuse (Rigaud, Champaigne…). Née de la volonté du souverain, l’Académie n’oublie pas de célébrer ses vertus et ses exploits ; toutefois, après le règne de Louis XIV, omniprésent, la figure royale s’efface, épargnant aux artistes l’exercice périlleux de la courtisanerie. Les multiples mutations de la peinture, la variété des thèmes et des manières, mais aussi le caractère insolite de certaines compositions, comme ce Dandré-Bardon aux tons acides et aux empâtements surprenants, devraient contribuer à dissiper définitivement le malentendu pesant sur l’Académie de l’Ancien Régime, irréductible à l’Institut sclérosé du XIXe siècle, et à son inévitable produit, l’académisme. Si les plus grands peintres, de Champaigne à Lagrenée, dominent naturellement l’exposition de Tours, d’autres moins connus n’ont pas à rougir de la comparaison, comme Sébastien II Le Clerc, Santerre, Raoux, Dandré-Bardon, Ménageot ou Perrin. Tous expriment l’excellence d’une école française que ne démentent pas les autres genres, à commencer par le portrait. Celui-ci, à l’occasion, sait se nourrir d’apports étrangers. Le Guillaume I Coustou de Jacques-François Delyen atteste bien l’origine flamande de son auteur : comment ne pas penser à un joyeux buveur face à cette effigie désinvolte du sculpteur, qui semble accoudé au comptoir d’une taverne ? À l’instar de cette œuvre, les portraits d’artistes offrent certainement les images les plus attachantes du Grand Siècle et du suivant.

Pour des raisons d’espace ou de conservation, tous les peintres majeurs de l’Académie n’ont pu être réunis. Il n’en demeure pas moins qu’une absence sonne comme un acte manqué, celle de David, le fils ingrat, fossoyeur de la vénérable institution en 1793.

- LES PEINTRES DU ROI 1648-1793, jusqu’au 18 juin, Musée des beaux-arts de Tours, 18 place François-Sicard, 37000 Tours, tél. 02 47 05 68 73, tlj sauf mardi et 1er mai 9h-12h45 et 14h-18h. Puis, 30 juin-2 octobre, Musée des Augustins, Toulouse. Catalogue, 360 p., 457 ill. dont 57 coul., 280 F.

Si le catalogue de l’exposition constitue déjà une référence incontestable pour l’étude du phénomène académique sous l’Ancien Régime, avec notamment un répertoire de tous les morceaux de réception, un autre ouvrage fondamental est opportunément traduit aujourd’hui. Enfin, devrait-on dire, car Les Académies d’art de Nikolaus Pevsner, écrit avant 1933, est tout de même paru en 1940. Ouvrage pionnier d’une histoire sociale de l’art, il s’intéresse aux conditions effectives de la naissance des Académies, à leur fonctionnement et à leur influence sur l’orientation de la production artistique, réunissant une masse d’informations considérable concernant toute l’Europe, de 1500 à 1900. À ce titre, comme le souligne Antonio Pinelli dans sa préface, il est peut-être plus consulté que lu. Prenant acte du conflit entre l’artiste moderne et la société, Pevsner s’efforce par cette somme de lever le discrédit qui affectait l’idée même d’enseignement artistique, avec en tête l’exemple du Bauhaus.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°104 du 28 avril 2000, avec le titre suivant : Plaidoyer pour l’Académie

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