Événement

Orsay ensorcelé

Pour rendre hommage à l’œuvre de James Ensor, le Musée d’Orsay a conçu un parcours surprenant dans l’esprit du peintre

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 27 octobre 2009 - 976 mots

Surnommé « le peintre des masques » en raison de ces objets dont il affuble régulièrement ses contemporains dans son œuvre, James Ensor (1860-1949) est à l’honneur au Musée d’Orsay, à Paris. Radicalement différente de la version du Museum of Modern Art de New York où elle a d’abord été présentée, l’exposition parisienne rompt avec les conventions de la rétrospective pour livrer un parcours étourdissant fondé sur le choc esthétique que produit la rencontre avec le peintre. Et révèle toute l’étendue et la force de son art.

PARIS - D’abord présentée au Museum of Modern Art (MoMA), la rétrospective consacrée à James Ensor (1860-1949) a radicalement changé d’allure avec sa version parisienne. Pensée sur un mode chronologique, la manifestation new-yorkaise faisait la part belle au « peintre des masques » – comme le surnomma l’écrivain et poète Émile Verhaeren dès 1908 – et donc à la partie la plus réputée de son œuvre. Au Musée d’Orsay, à Paris, la conservatrice Laurence Madeline brouille les pistes avec une organisation thématique, axée sur la grande diversité de sa production et les vingt premières années de sa carrière. Le musée offre aujourd’hui à ses visiteurs un parcours audacieux fondé sur le choc visuel et l’émotion que provoque la rencontre avec l’artiste belge. Loin du discours historique, faisant peu de cas de la pédagogie, ce parti pris promet d’en dérouter plus d’un. La première galerie réunit des tableaux assez sombres, à l’image de La Dame en détresse (1882) saisie dans le silence d’un intérieur bourgeois. La muséographie y est ponctuée de façon inattendue par quelques cimaises aux couleurs vives, parce qu’« Ensor est un artiste acide », précise Laurence Madeline. Puis, la galerie d’arts graphiques dévoile la collection de dessins d’Orsay. L’ambiance se fait alors plus tamisée pour des raisons de conservation…, et pour mieux faire jaillir la lumière dans le chapitre suivant consacré aux paysages mystiques. Les éclairages, éblouissants, viennent souligner l’importance capitale de la lumière dans l’œuvre d’Ensor. Avec des toiles comme Le Christ marchant sur la mer (1885), œuvre que le MoMA n’avait pas retenue, ou Adam et Ève chassés du Paradis (1887), l’artiste est à ce point « imprégné par son travail sur la lumière qu’il introduit une notion biblique, seule la figure du Christ, de Dieu, étant à même de le synthétiser », explique Laurence Madeline. Cette démarche le pousse à exécuter au crayon, à la mine de plomb et à la craie une série de grands tableaux-dessins baptisée « Visions. Les auréoles du Christ ou les sensibilités de la lumière » (1885). Présenté en 1887 au salon du groupe des XX, cet ensemble, « anachronique dans tous les sens du terme, du choix technique au résultat » selon la conservatrice, est mal perçu par les critiques et les milieux avant-gardistes qui la jugent rétrograde. C’est l’année où Seurat présente Un dimanche après-midi sur l’île de la Grande Jatte (1884), entraînant dans le sillon de ses recherches optiques sur la couleur de nombreux artistes des XX. Ensor se sent isolé et rejeté. Sa réponse ne se fait pas attendre et, l’année suivante, il livre un tableau encore plus grand et coloré que celui de Seurat : L’Entrée du Christ à Bruxelles (1888). Conservée au J. Paul Getty Museum à Los Angeles, cette peinture de plus de quatre mètres sur deux est la grande absente de l’exposition.

Dans la cuisine de l’art
En contrepoint et afin d’évoquer l’univers d’Ensor, le Musée d’Orsay a introduit dans son parcours plusieurs objets lui ayant appartenu, à l’image de cette fausse sirène naturalisée et élaborée avec une queue de poisson, une tête de singe et un buste sculpté en bois, ou ce crâne au chapeau fleuri, véritable farce. L’artiste les avait dénichés dans la boutique de souvenirs et de curiosités de son oncle, à Ostende. Il y passait de longs moments, fasciné par le capharnaüm d’objets improbables et fascinants tels ces masques japonais présentés aux côtés des Masques scandalisés (1883) ou de l’Étonnement du masque (1889). Par ces masques, qui semblent parfois figurer un visage grimaçant, Ensor met en scène ses contemporains pour mieux révéler leur mesquinerie, leur bêtise. Sorte de miroir de celui qui la regarde, L’Intrigue (1890) renvoie au spectateur la vision d’êtres irrespectueux et braillards, qui n’ont pas su comprendre et apprécier son art. Autre obsession du peintre : les squelettes et la mort, sujet principal ou apparition récurrente de son œuvre. Et bien sûr l’autoportrait, dernier thème ici abordé. Ensor s’est représenté dans une centaine de tableaux ; citons le Squelette peintre (1896), Ensor aux masques (1899) et Squelettes se disputant un hareng saur, allusion à son nom parodié dans l’exposition « Zwanze » du cercle L’Essor (« l’art Ensor » devient « le Hareng saur »). Le peintre reprend à son compte ce jeu de mots pour en faire l’emblème de sa persécution dans Les Cuisiniers dangereux, où les critiques d’art cuisinent le hareng saur et ses acolytes.
C’est avant tout à la grande variété de son art que la manifestation rend hommage : peintures, dessins, gravures, crayons, craies et lignes épurées, matière dense travaillée au couteau, intervention de l’écrit dans les huiles, caricatures, scènes bibliques ou fantastiques, petits et grands formats… « Aujourd’hui comme hier, la diversité de la production d’Ensor lui a permis d’échapper à toute tentative de le saisir et de le situer, tant au sein d’un mouvement artistique que d’une continuité historique », conclut Laurence Marline. Assurément, l’artiste et la présentation dont il fait l’objet promettent de ne laisser personne indifférent.

JAMES ENSOR, jusqu’au 4 février 2010, Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, 75007 Paris, tél. 01 40 49 48 14, www.musee-orsay.fr, tlj sauf lundi, 9h30-18h et 21h45 le jeudi. Catalogue, éd. RMN, 272 p., 48 euros.
À lire également : Xavier Tricot, James Ensor. Sa vie, son œuvre. Catalogue raisonné des peintures, Fonds Mercator, Bruxelles, 2009 (rééd. 1992), ISBN 978-90-6153-8837.

ENSOR
Commissaire : Laurence Madeline
Nombre d’œuvres : 162
Scénographie : Pascal Rodriguez

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°312 du 30 octobre 2009, avec le titre suivant : Orsay ensorcelé

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