Dimanche 23 février 2020

Musique de l’âme

Instruments de l’Inde du Nord à Paris

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 16 mai 2003 - 685 mots

La Cité de la musique, à Paris, présente dans une sage scénographie le patrimoine musical de l’Inde du Nord, depuis ses premières influences musulmanes, au XIVe siècle, jusqu’au début du XXe siècle. Tablas, luths et autres instruments sont exposés aux côtés de miniatures, gravures et manuscrits.

PARIS - Durant des siècles, en Inde du Nord, les cultures indiennes et perses ont tissé entre elles des liens étroits, tandis que les musiques de cour, chansons populaires et hymnes religieux s’enrichissaient mutuellement. De ces multiples échanges sont nés quantité d’instruments, aujourd’hui exposés à la Cité de la musique, à Paris. L’institution, qui nous avait habitués à des scénographies plus audacieuses associant subtilement musiques et objets d’art, a, cette fois-ci, opté pour une présentation très classique. Alignés dans des vitrines, les divers luths, tablas, flûtes, cithares, bardes et baladins ne laissent rien deviner des sons qu’ils produisaient jadis. Seules les miniatures exposées à leurs côtés permettent d’imaginer quels furent leurs contextes d’origine. Deux illustrations du Masnavi (1640), recueil de poèmes du célèbre poète et mécène Zafar Khan, nous indiquent ainsi comment les musiciens maniaient le nay (flûte à embouchure terminale), le kamanche (sorte de vièle, composée d’une caisse de résonance et d’un long manche), le daf (tambour sur cadre) et le qanun (cithare sur table). La délicate peinture Prince en compagnie de musiciennes et de servantes (1605-1610) illustre, quant à elle, la manière d’utiliser la vina, instrument à cordes considéré comme sacré, emblème de Sarasvati (déesse de la sagesse, du savoir et patronne des arts), qui permettait d’atteindre la plus haute félicité et la libération, but ultime de toute existence...
Au XIVe siècle, de nombreux instruments originaires d’Asie centrale furent importés en Inde du Nord. Aucun d’eux n’ayant été retrouvé, des pièces similaires datant du XIXe siècle sont présentées, tel le kamanche iranien (XVIIIe-XIXe siècle), instrument mentionné dans des manuscrits dès le XIVe siècle. “Lorsque nous avons entrepris cette aventure, nous avions certes conscience que les pièces historiques antérieures au XIXe siècle étaient extrêmement rares, et qu’il nous faudrait compenser ces manques par des instruments semblables mais plus tardifs, expliquent dans le catalogue les commissaires de l’exposition Joep Bor et Philippe Bruguière. Pourtant, notre persévérance s’est vue récompensée par la ‘découverte’ de plusieurs joyaux datant des XVIIe et XVIIIe siècles.” Ainsi de l’incroyable sarinda (vièle possédant un manche court et une caisse en forme de cœur) en ivoire, datant probablement du XVIIe siècle. Sur le dos de la caisse sont gravés deux anges féminins brandissant sabres et boucliers, entourés de deux couples aristocratiques ; à la base du manche, une tête d’éléphant retient un aigle gigantesque dans sa trompe. Au sommet du chevillier trône une étrange sculpture, composée d’un dragon qui maintient deux éléphants entre ses pattes et enserre un tigre dans ses mâchoires – ce dernier détenant lui-même une antilope –, le tout surmonté d’un troisième ange féminin.

Exprimer des goûts raffinés
Autres pièces ayant réchappé aux vicissitudes du temps, la kinnari (cithare à corde pourvue de résonateurs), datant probablement du XVIIIe siècle, et le rabab, luth à six cordes (XVIIIe-XIXe siècle), instrument parmi les plus prestigieux du XVIe siècle. En témoignent une miniature de l’école moghole (1650-1660), où le rabab exprime les goûts raffinés du prince, et la peinture Pesée de Shah Jahan à l’occasion de son 42e anniversaire (1635), dans laquelle il participe aux fastes de la cour. Répertorié dans les principaux traités de musique indo-persans à partir du XIIIe siècle, le sarangi reste l’instrument à corde le plus répandu du nord de l’Inde. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, il est concurrencé par l’harmonium, modeste substitut de l’orgue, beaucoup plus petit et bien moins coûteux. Également très répandu, le sitar, luth à manche long, aurait été inventé par le célèbre poète et musicien Amir Khusrau (XIIIe siècle), qui exaltait les mérites de la musique indienne, celle “qui consume l’âme et le cœur”.

INDE DU NORD – GLOIRE DES PRINCES, LOUANGES DES DIEUX

Jusqu’au 29 juin, Cité de la musique, 221 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris, tél. 01 44 84 45 45/44 84, tlj sauf lundi 10h-18h, www.cite-musique.fr. Catalogue, RMN, 239 p., 45 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°171 du 16 mai 2003, avec le titre suivant : Musique de l’âme

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