Mémoire hachée

Pascale Marthine Tayou au Palais de Tokyo

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 3 mai 2002 - 521 mots

Pour sa première exposition monographique en France, Pascale Marthine Tayou a construit au Palais de Tokyo une maison labyrinthique propre à abriter ses œuvres. Bâti dans un mouvement constant entre Afrique et Europe, son travail tisse des analogies entre la mémoire,
la ville et l’histoire intime.

PARIS - Cela commence comme un jeu généreux. Baptisée “Qui perd gagne”, l’exposition de Pascale Marthine Tayou ne veut laisser personne de côté, et enjoint tout le monde à se ruer dans son Green Labyrinth, une cabane précaire en Placoplâtre, dressée dans une alcôve du Palais de Tokyo. À l’intérieur, de petites pièces grises et sans apprêt servent de supports à des photographies et à des projections. Celles-ci se composent de la vue d’un immeuble monumental de Yaoundé et de vidéos diffusant d’autres images d’architectures : façades occidentales munies d’ascenseur ou halles de verre sans réelles affectations ou localisations. Entre les plans, un semblant de neige vidéo ou des motifs abstraits passent derrière des intertitres. Comme dans les jeux de langages qui s’affichent en incrustation (“forêt verte forever ; bizzznnnsss”), la maison de Pascale Marthine Tayou est le lieu d’un glissement perpétuel. Omniprésente chez l’artiste, la figure du foyer (le portrait de la mère qui orne l’entrée du Green Labyrinth, pied de nez au patriarcat) devient une métaphore de la mémoire. Celle-ci adopte un mode d’articulation non linéaire, vagabond et sans certitude qui demande au visiteur de revenir sur ses pas ; et de regarder par deux fois les images qui habitent les murs. Intitulés Euroland, les dessins qui y sont accrochés  s’inscrivent dans un registre comparable. Légères, à la limite de l’illisibilité et de l’effacement, les figures qui s’y détachent s’agencent par strates successives.
Par la position de l’artiste, entre Afrique et Europe, Yaoundé et Bruxelles, il est tentant de voir là une œuvre hantée par l’exil, la nostalgie et la perte des identités. La lecture reste toutefois partielle.

Derrière la maison, un ensemble de sculptures jouent au totem : récupérés dans l’ancienne maison de Tayou à Yaoundé, les bouts de bois reçoivent en souvenir des lettres comme autant de fétiches. Tout cela sonne authentique, mais impossible de se référer à une quelconque tradition ancestrale. “Ma tradition est urbaine”, répète Pascale Marthine Tayou. Derrière cette forêt de sculptures, c’est une vue des constructions anarchiques de Yaoundé qui s’affiche dans une photographie aux proportions imposantes. À l’entrée, ce sont des images de tas d’ordures qui dialoguent avec le Gâteau de chaussettes installé par l’artiste. Second volet d’un projet commencé à la Kunsthalle de Berne, “Qui perd gagne” replace les œuvres produites par l’artiste depuis 1995 dans le ressac urbain, symbolisé par le “papier haché”. Marque de fabrique de l’artiste, ces lambeaux de panneaux publicitaires sont proches des documents broyés par les entreprises et administrations. Pris dans une situation mouvante qu’il tente d’habiter avec obstination, Pascale Marthine Tayou montre une ville qui déglutit inlassablement ses ordures et ses images.

- PASCALE MARTHINE TAYOU, QUI PERD GAGNE, jusqu’au 9 juin, Palais de Tokyo, Site de création contemporaine, 13 avenue du Président-Wilson, 75116 Paris, tlj sauf lundi, 12h-0h. Tél. 01 47 23 38 86, Internet : www.palaisdetokyo.com, catalogue.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°148 du 3 mai 2002, avec le titre suivant : Mémoire hachée

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