Jeudi 24 septembre 2020

Expressionnisme

Marc et Kandinsky über alles

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 13 septembre 2016 - 753 mots

Servie par des prêts exceptionnels, la Fondation Beyeler retrace l’épopée du Blaue Reiter, fondateur de l’expressionnisme, en mettant malheureusement trop en avant les deux meneurs du groupe.

RICHEN/BÂLE - « En réalité, il n’y eut jamais d’association Der Blaue Reiter, ni aucun groupe comme on l’a si souvent écrit par erreur. Marc et moi avons pris ce qui nous paraissait digne d’être retenu et avons choisi librement sans nous préoccuper le moins du monde des opinions et souhaits des autres. C’est ainsi que nous avons décidé de diriger notre Blaue Reiter [en français le Cavalier bleu] d’une manière dictatoriale. Et les dictateurs étaient, évidemment, Franz Marc et moi ». Ce constat abrupt de Wassily Kandinsky correspond parfaitement au titre de la manifestation qui se déroule à la Fondation Beyeler : « Kandinsky, Marc et le Blaue Reiter ». En effet, il s’agit surtout d’une présentation d’œuvres des fondateurs de ce groupe considéré comme le pôle spirituel, voire abstrait, de l’expressionnisme – l’autre étant Die Brücke.

Non pas qu’il y ait une raison de se plaindre ; les travaux rassemblés ici sont splendides, car, comme toujours, la Fondation obtient des prêts exceptionnels. Il n’en reste pas moins qu’on aimerait voir d’autres artistes parmi ceux qui ont participé à la fameuse exposition qui s’est ouverte le 18 décembre 1911 à Munich. Le prétexte avancé par les organisateurs, qui évoquent l’anniversaire des 100 ans de la mort de Marc, n’est pas tout à fait convaincant.

Ici, le parcours remonte aux années qui précèdent la formation du groupe. Il s’ouvre sur les années de Murnau – un village proche de Munich – où Kandinsky, Gabriele Münter, Jawlensky et Marianne von Werefkin peignent pendant les étés, dès 1908. Il suffit de voir les nombreux paysages exposés pour constater l’importance de Jawlensky dans le processus de simplification et de synthèse des formes, entrepris par ces quatre artistes.

Puis, une salle est entièrement consacrée à Franz Marc, avec plusieurs tableaux iconiques. Cheval dans le paysage (1910) et Les grands chevaux bleus (1911) – venant de Minneapolis – sont deux exemples magnifiques de l’empathie entre le peintre et son animal fétiche. Le cheval et la nature font corps, les croupes des bêtes et les courbes des collines semblent en fusion. Suivent des œuvres de Kandinsky dont le travail touche à l’abstraction (Improvisation 13, 1910) mais où l’on devine encore des figures : une vache tachetée ? Sans doute un clin d’œil à une autre œuvre fameuse de Marc, qui lui fait face, La Vache Jaune (1910).

L’Almanach
C’est également à ce stade que l’on découvre l’ensemble qui justifie le titre de la manifestation bâloise. Réunis sous une lumière tamisée, ce sont les nombreux documents et œuvres qui ont été choisis pour illustrer l’Almanach du Blaue Reiter. Initialement prévu comme le catalogue de l’exposition, ce recueil d’essais ambitieux, préparé en secret, écrit à la fois par des peintres et des musiciens, prend du retard et n’est publié qu’en mai 1912. On oublie d’ailleurs que ses deux coordinateurs, Kandinsky et Marc, insistent sur le lien qui existe entre l’exposition et la publication et retiennent pour leur première exposition le nom de « Rédaction de l’Almanach du Blaue Reiter ». L’Almanach a pour vocation d’offrir un panorama international des arts, sans négliger les arts naïfs, le folklore et également la création des enfants et des aliénés. Parmi les quelques pièces exposées ici, une peinture sous-verre bavaroise, un tableau du Douanier Rousseau, un autoportrait du compositeur Schönberg, une œuvre de Delaunay…

Mais, ni l’Almanach, ni peut-être l’exposition, n’auraient eu lieu sans l’aide financière que Marc et Kandinsky obtiennent à l’aide des relations de celui qu’on associe souvent avec le Blaue Reiter : August Macke. Une salle est réservée à ses toiles, classées dans la catégorie vague « expressionnistes rhénans ». Moins puissante que la production picturale de ses confrères, trop influencée par Klee et Delaunay, l’œuvre est parfois touchée par la grâce : Grande promenade (1914) est un enchantement de couleurs et de transparences.

Le voyage s’arrête en 1914. Les toiles de Kandinsky, deviennent plus monumentales et plus abstraites (Composition VII, 1913). Les formes qui éclatent forment un espace sans repères, chaotique. Le titre d’un autre tableau, où se déchaînent les éléments, est éloquent : Improvisation/Déluge. Visions apocalyptiques que Marc traduit dans une œuvre datant de la même année, Les Loups (Guerres des Balkans), où des animaux terrifiants sont prêts à s’affronter. Les deux artistes projettent une suite pour l’Almanach, mais l’histoire en a voulu autrement. Marc, comme Macke, sont tués à la guerre. Kandinsky, russe, est obligé de quitter l’Allemagne. Le rêve (l’utopie ?) d’une communauté artistique internationale prend fin.

Kandinsky, Marc et le Blaue Reiter

Œuvres : 90
Commissaire : Ulf Küster

Kandinsky, Marc et le Blaue Reiter

jusqu’au 22 janvier 2017, Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, Richen/Bâle (Suisse), tél 00 41 61 645 97 00 www.fondationbeyeler.ch, lundi-dimanche 10h-18h, vendredi 10h-20h, entrée 25 €. Catalogue en allemand et en anglais, 192 p., 62,50 €.

Légende Photo :
Wassily Kandinsky, Murnau – Kohlgruberstrasse, 1908, huile sur carton, 71,5 x 97,5 cm, Merzbacher Kunststiftung. © Merzbacher Kunststiftung.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°463 du 16 septembre 2016, avec le titre suivant : Marc et Kandinsky über alles

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