Malczewski ou les ailes du désir

L'ŒIL

Le 1 février 2000

Après les redécouvertes de Hammershøi (L’Œil n°491) et de Jansson (L’Œil n°507), le Musée d’Orsay permet enfin la réhabilitation de l’œuvre du Polonais Jacek Malczewski. Un univers halluciné où le sexe et la mort s’unissent sous les ailes du désir.

Une jeune femme pourvue d’ailes merveilleuses recueille des mains d’un vieillard endormi une sauterelle verte. Cette mystérieuse transaction est inspirée d’une légende grecque. L’Aurore s’étant éprise de Tithon, jeune et beau prince troyen, elle l’enleva sur son char et demanda à Zeus de le rendre immortel. Mais la déesse ailée ayant omis de demander aussi la jeunesse éternelle, il devint bientôt un vieillard décrépit et fut changé en cigale. Recréé par Malczewski en 1900 sous le titre de Résurrection Immortalité, et transposé dans la campagne polonaise, sous un ciel menaçant, le mythe antique s’enveloppe d’une gravité mystique. Car Jacek Malczewski (1854-1929) est né dans un pays qui attend sa résurrection, un pays dont les dictionnaires du temps parlent à l’imparfait. L’œuvre de Malczewski plonge ses racines dans ce drame fondamental, dans cet insoutenable imparfait. Parée des couleurs incertaines du rêve, Polonia, la patrie perdue, cristallise le monde poétique de l’artiste, tour à tour dispensatrice de vie et de mort, source d’amour et de souffrance.

Un admirateur des poètes romantiques polonais
Jacek Malczewski est né en territoire russe, le 15 juillet 1854, dans la petite ville de Radom, située à 100 km au sud de Varsovie. Il est donc le contemporain de Van Gogh et de dix ans l’aîné de Toulouse-Lautrec. Sa famille est issue de la petite noblesse terrienne. Homme cultivé, son père est un fervent admirateur des poètes romantiques polonais : lectures décisives pour le futur artiste qui en tirera la substance de son œuvre. Mais les émotions de l’enfant ne sont pas que d’ordre littéraire. L’insurrection qui soulève en 1863 les territoires annexés par la Russie le marque de manière indélébile. Dans un triptyque intitulé Ma vie, il fixera bien des années plus tard une de ces images qui durent le hanter jusqu’à la fin : la maison de ses parents occupée par des soldats russes dont on ne voit dans le tableau que les manteaux, accrochés au mur en rangs serrés. De 1867 à 1871, il séjourne dans la propriété de son oncle maternel où il a pour précepteur un des patriotes de l’insurrection. Son éducation se poursuit au lycée de Cracovie dont le fier château de Wawel et les nombreuses églises lui parlent des fastes de la vieille Pologne. L’ancienne capitale de Casimir le Grand et de Sigismond 1er appartient désormais à l’empire autrichien, mais il y règne un climat de tolérance favorable aux artistes. C’est ici que travaille Jan Matejko, auteur de gigantesques compositions exaltant les grandes heures de l’histoire ancienne de la Pologne. Matejko persuade Malczewski de se consacrer entièrement à l’art. Celui-ci devient son élève en 1875, avant de rejoindre l’année suivante l’atelier d’Henri Lehmann à Paris. Passer du romantisme clinquant de Matejko à la potion classique du disciple d’Ingres pour revenir au galop au premier, telle est la douche écossaise que s’inflige le jeune artiste qui finit par rompre avec les deux. L’expérience réussit. Son pinceau est déniaisé. Un séjour de six mois à Munich, en 1885-1886, confirme son orientation vers un naturalisme sans concession.

Un nouveau langage d’une fraîcheur de gouache
Un thème l’obsède : le sort des patriotes polonais déportés dans les bagnes de Sibérie. Une couleur envahit sa palette : le brun. Brun des mauvais manteaux de drap militaire, brun des godillots qui ne protègent pas du froid, brun des planchers nus, des paillasses, brun des visages mordus par les intempéries, brun du maigre brouet qui fume dans les grosses assiettes. En ressassant ces images sombres, Malczewski tente de porter sa part du terrible fardeau, de vivre en peinture l’agonie de ces malheureux. Pourtant, ces tableaux de belle facture ne distinguent pas leur auteur d’autres peintres tout aussi compétents qui pratiquent le même genre de réalisme académique à travers l’Europe. Mais un miracle se produit. La chrysalide brune se fissure, une aile flamboyante se déploie, puis une deuxième. En 1895, le papillon Malczewski s’envole. Un nouveau langage se fait jour, émaillé de couleurs claires, d’une fraîcheur de gouache : des roses, des bleus, des jaunes, des rouges pâles, des verts tendres, des gris luisants, la gamme subtile des ocres. La réalité n’est pas niée mais transcendée dans des visions oniriques, où les notations familières prennent valeur de symboles : la maison du père, temple au fronton imposant, l’oiseau prisonnier dans la main, le puits empoisonné, le vieillard rentrant de Sibérie. L’artiste s’abandonne aux forces obscures de son inconscient, faisant jaillir des images cryptées, d’une grande force plastique. Cette métamorphose a pour terreau le mouvement Jeune Pologne qui fédère alors artistes et écrivains dans une quête de l’irrationnel et du subjectif, et exalte le sentiment national.
Une vaste composition commencée en 1890, Mélancolie, annonce la métamorphose picturale qui va placer l’artiste parmi les figures les plus remarquables du symbolisme européen. On y voit l’artiste dans son atelier. De sa toile surgit un tourbillon de figures humaines, des insurgés les armes à la main mais aussi les déportés de Sibérie dont nous reconnaissons le triste uniforme. Tournant le dos à cette horde, une femme en grand deuil contemple un jardin baigné de clarté qui apparaît comme un paradis inaccessible. C’est la Pologne, l’espérance, mais aussi la mélancolie et la mort. Dans cette toile ambitieuse, Malczewski a tout mis : l’atelier du peintre qui s’interroge sur la mission de l’artiste ; cent ans de tragédie polonaise (la toile commémore le centenaire de l’insurrection de Kosciuszko en 1794) ; les trois âges de la vie ; l’aspiration déçue de tout un peuple à l’indépendance et à la liberté. Il ne manque que la Vierge qu’à la même époque Witold Pruszkowski fait flotter en tête du cortège de rois, de chevaliers et de paysans de sa Vision. Avec ce dernier tableau, Mélancolie s’impose comme un des manifeste du symbolisme polonais, même si le sens profond de l’œuvre n’a pas été complètement élucidé. Un colloque récent réunissant pendant huit jours les meilleurs spécialistes autour de ce tableau n’est pas parvenu à en épuiser le sujet. Malczewski tentera quelques années plus tard une nouvelle incursion dans la « grande manière » avec le Cercle vicieux. Les deux tableaux appartinrent au comte Edward Raczynski, ami et mécène du peintre, qui réunit dans la galerie de peinture de son château de Rogalin, près de Poznan, un ensemble considérable d’œuvres de Malczewski. Elles sont cruciales dans l’évolution plastique de Malczewski car elles lui ont permis de forcer le carcan réaliste dans lequel il s’était enfermé.

Sexe et mort dans des images freudiennes
De même que les grands poètes romantiques polonais, et particulièrement Juliusz Slowacki, passent des versets bibliques aux légendes médiévales, alternent satires et élans lyriques, Malczewski va s’essayer dans tous les genres avec autant de bonheur. Mais le plus extraordinaire est que la confrontation des genres s’exerce sur la même toile. Un vieillard revenant de Sibérie croise les trois Parques ou la figure mystérieuse de Thanatos, curieux mélange de mythologie grecque, d’iconographie médiévale et de réminiscences du folklore polonais. Des satyres aux pieds fourchus côtoyant des Polonais en costume moderne adorent la Vierge au milieu des champs ; des personnages de l’Ancien Testament surgissent de la campagne de Cracovie, un ange magnifique aux ailes duveteuses entre en conversation avec une petite gardeuse d’oies ; un professeur des Beaux-Arts creuse la tombe de l’art sous l’œil amusé des faunes attroupés. Ailleurs encore, un faune joue de la flûte de Pan pour une petite fille et ses dindes : « Le petit faune est un artiste, il est arrivé par hasard dans une cour de ferme polonaise » écrit Konstanty Gorski, critique d’art et ami du peintre, à propos de ce tableau. « Il est venu avec le printemps et joue pour ce monde qui ne connaît pas l’art, surtout quand celui-ci descend directement des hauteurs du Parnasse. » La fascination inquiète de cette petite fermière face à un art inconnu, renvoie clairement à celle du spectateur devant le monde étrange que fait surgir le magicien Malczewski. Souvent, comme pour s’assurer lui-même de l’effet produit, l’artiste fait de sa propre image le centre de nombreuses compositions. Figé dans une pose arrogante et frontale, l’autoportrait prend à témoin le spectateur de la mission supérieure, mais aussi des doutes de l’artiste. Dans cette exhibition répétée à satiété, seul le costume change. Il est ici habillé en femme, car l’artiste a tous les droits ; là il revêt l’armure et arbore une fleur à sa boutonnière métallique, en chevalier du juste combat. Ailleurs il endosse la redingote militaire, habit de souffrance des déportés en Sibérie. Dans L’Année 1905 (où il apparaît en moine) comme dans L’Heure de la création. La Harpie endormie, il semble menacé d’étouffer entre les charmes de robustes allégories prêtes à le détourner du droit chemin, tandis que, derrière lui, Polonia, sa muse, tient les rennes de Pégase. Ce contraste entre l’homme vêtu et la femme nue, qui n’a rien d’une chaste divinité néoclassique, séduit particulièrement Malczewski qui l’étend également à certains portraits d’amis comme celui d’Edward Raczynski. Ces nus sont un hommage à la plantureuse beauté de Maria Brunicka, qui devint en 1904 l’égérie de l’artiste. Tourmenté par tant de chair épanouie, Malczewski la projette dans des figures ambiguës telles La Chimère ou Thanatos, créatures mortifères douées en même temps d’une irrésistible présence vitale. À vrai dire, il n’avait pas attendu de connaître Maria pour associer le sexe et la mort dans des images freudiennes. Son Thanatos I de 1898 est sans doute le plus hallucinant portrait de la faucheuse qu’ait produit le siècle.

- PARIS, Musée d’Orsay, 9 février-14 mai, cat. RMN, 176 p., 60 ill. coul., 15 N & B, 220 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°513 du 1 février 2000, avec le titre suivant : Malczewski ou les ailes du désir

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