Lundi 10 décembre 2018

L’univers de Charles et Ray Eames

La technologie au service du design

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 10 octobre 1997 - 891 mots

Charles (1907-1978) et Ray (1912-1988) Eames ont formé un couple étonnant. Durant les trente glorieuses, développant une vision idéaliste des États-Unis, ils ont décliné un mobilier qui a marqué leur époque, tout en s’aventurant dans les champs aussi variés que l’architecture, l’organisation d’expositions ou la réalisation de films.

La grande force des créations de Charles et Ray Eames provient certainement de la mise en commun de leurs potentiels et de leurs aspirations. Charles, né en 1907 à Saint-Louis, dans le Missouri, suit les cours d’architecture de la Washington University de sa ville. Après avoir notamment travaillé avec Eliel et Eero Saarinen, il se marie en 1941 avec Ray Kaiser. La jeune femme, née en 1912 à Sacramento, en Californie, étudie l’art et l’architecture chez Hans Hofmann à New York. Elle participe en 1937 à une première exposition de groupe au Riverside Museum de New York. Sa camarade de l’époque, Lee Krasner, épouse Jackson Pollock, et les deux couples deviennent amis. Peu après leur mariage, alors que la guerre fait rage en Europe, Charles et Ray s’installent en Californie du Sud. L’attaque de Pearl Harbour, le 7 décembre 1941, et l’entrée en guerre des États-Unis transforment complètement l’économie de la région, qui devient l’un des principaux centres aéronautiques du pays. Ce bouleversement va permettre aux Eames, qui ont fondé en 1942 leur propre atelier d’étude avec John Entenza, Harry Bertoia et d’autres artistes, d’avoir accès à des technologies et des matériaux réservés à l’effort de guerre. En 1942, ils conçoivent pour les soldats de la US-Navy une attelle réalisée à partir de bois stratifié, matière qui sera au centre des recherches du couple. Ils créent ainsi en 1944 le département de “bois stratifié façonné” au sein de la Evans Product Company, avant de mettre au point l’année suivante des outils pour réaliser des coques de contre-plaqué moulé.

Banaliser les nouvelles technologies
Dès 1941-1942, ils réalisent des sièges en bois plié, influencés notamment par Aalto. Cependant, les résultats ne satisfont pas Charles Eames, qui estime devoir faire trop de compromis : le pliage du bois l’oblige par exemple à ajourer par endroits la chaise. Déçu de ne pas réussir à réaliser une véritable “coquille”, il conçoit alors des chaises avec une assise et un dossier individualisés, à l’exemple de la Lounge Chair de 1945 ou de la Molded-plywood lounge chair de 1946. Ces réalisations le mèneront à la Lounge Chair avec Ottoman de 1956, un fauteuil créé à partir de trois coquilles de bois stratifié recouvertes de coussins de cuir amovibles. Charles Eames déclarait à l’époque qu’il voulait que “la Lounge Chair ait l’aspect chaleureux d’un gant de base-ball patiné”. Mais l’objectif du designer reste la conception d’un siège réalisé d’un seul bloc qui épouserait le corps sans qu’il y ait besoin de coussin. Il y parvient en 1948 avec la Daw Chair, la première chaise réalisée en fibre de verre, avec des pieds en bois, dont la production d’une variante s’est achevée en 1989 pour des raisons écologiques. Ce siège-coquille est également réalisé en métal en 1951. La fin des années cinquante donne enfin naissance au célèbre Aluminium Group – toujours en production –, une série de sièges basés sur un squelette en aluminium injecté soutenant un revêtement de tissu ou de cuir, dont de nombreuses variantes ont été déclinées. Parallèlement, les Eames commercialisent en 1950-1952 de petits placards pour étudiants à monter soi-même, proches de ceux qu’imaginait à la même époque Charlotte Perriand, puis ils créent la Soft Pad Chaise pour les siestes de Billy Wilder, un ami qui fréquentait leur maison de verre et de fer à Santa Monica. Les Eames n’ont jamais réalisé de petites séries et ont toujours eu pour objectif d’offrir la meilleure qualité au meilleur prix. Toute leur production témoigne de l’extrême attention qu’ils portent aux détails : “Les détails ne sont pas des détails, ils font le produit. Ce sont ces détails qui donnent sa vie au produit”, estimait Charles Eames. Ils ont d’ailleurs collectionné des centaines de milliers de photographies s’attachant à des parties d’objets ou d’architectures. Fasciné aussi bien par les jouets que par le monde scientifique, le designer a développé tout un travail pédagogique destiné à expliquer et à stimuler la curiosité de ses contemporains. Il a assuré la scénographie d’expositions – “Mathematica” (1961), par exemple, produite par IBM – et réalisé des films, tels que Tops, consacré aux toupies, ou Power of Ten (1977) présentant l’univers de l’infiniment grand à l’infiniment petit. Il cherchait ainsi à démystifier les nouvelles technologies. En même temps, Charles et Ray Eames se sont toujours attachés à diffuser une image idéale de la culture américaine, aussi bien dans leur propre pays qu’à l’étranger, et notamment par des expositions à Moscou ou à Paris. Leur mobilier, que la publicité de leur époque s’est très vite approprié, est devenu le symbole d’un certain art de vivre dans l’Amérique de l’après-guerre.

L’ŒUVRE DE CHARLES ET RAY EAMES :
 
UN HÉRITAGE D’INVENTION, jusqu’au 4 janvier 1998, Vitra Design Museum, Charles-Eames-Strasse 1, 79576 Weil am Rhein, tél. 49 7621 70 25 90, mard.-vend. 14h-18h, sam.-dim. 11h-17h.
CHARLES EAMES, UN DÉBUT, jusqu’au 11 octobre, RE, 56 rue Quincampoix, 75004 Paris, tél. 01 44 54 06 72, mardi-samedi 11h-19h.
CHARLES EAMES, 23 octobre-20 novembre, Galerie François Laffanour­-Down Town, 33 rue de Seine, 75006 Paris, tél. 01 46 33 82 41, mardi-samedi 10h30-13h et 14-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°45 du 10 octobre 1997, avec le titre suivant : L’univers de Charles et Ray Eames

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