musée

L’impressionnisme au féminin

L'ŒIL

Le 1 mars 2002

Comme bien des artistes femmes, Berthe Morisot (1841-1895) a longtemps souffert de la condescendance d’historiens de l’art qui n’ont vu en elle, au mieux, que la « bonne fée » ou la « magicienne » de l’Impressionnisme. Pourtant, de son vivant, l’artiste avait connu un franc succès et joui de la reconnaissance d’une grande partie de l’élite intellectuelle parisienne. Très estimée par ses collègues peintres, admirée par des écrivains tels que Stéphane Mallarmé, Paul Valéry et Henri de Régier, elle est défendue par des critiques influents (dont Gustave Geoffroy qui écrivait : « Nul ne représente l’Impressionnisme avec un talent plus raffiné, avec plus d’autorité que Mme Morisot »), soutenue par le grand galeriste Durand Ruel, qui lui achète ses premières toiles dès 1872, et par de grands collectionneurs (les Rouart).
Après avoir étudié avec le peintre lyonnais Joseph Guichard, Berthe Morisot reçoit les leçons de Corot, qu’elle va voir à Ville-d’Avray, dans les années 1860-61. Trois ans plus tard, elle et sa sœur Edma, également peintre, font leur premier envoi au Salon. Sa rencontre avec Manet, présenté par Fantin Latour en 1868, est décisive, aussi bien sur le plan de la vie privée (elle deviendra sa belle-sœur en 1874) que sur le plan artistique. Si elle bénéficie des conseils du maître, lui trouve en elle son modèle de prédilection. Il réalise pas moins de 14 portraits d’elle en six ans. Morisot participe pleinement à l’aventure impressionniste. Elle est présente à toutes les expositions du groupe entre 1874 et 1886 (hormis celle de 77) et essuie comme les autres les quolibets et les sarcasmes de la presse. Sa peinture présente autant d’affinités avec l’art des autres peintres impressionnistes, et notamment avec celui de Manet, que de différences fondamentales. Elle aborde les mêmes thèmes (paysages urbains, jardins, marines) tout en privilégiant les scènes intimistes et les portraits de femmes et d’enfants. Berthe Morisot ne divise pas les tons, mais procède par grandes touches librement disposées. Elle supprime progressivement les ombres et les demi-teintes, parvenant ainsi à une palette franche et vive, parfois presque acide, conférant à l’espace une fluidité et une limpidité dont Manet prendra exemple. Plus que tous les autres, Morisot a poussé à l’extrême le style de l’esquisse. Sa peinture se signale par la vivacité et l’ampleur de la touche. Cette sorte d’« écriture » très nerveuse, qui peut sembler un peu systématique, n’est pas une démonstration de virtuosité, mais la composante essentielle d’une vision artistique qui exalte la fugacité du monde, et que l’artiste a exprimé ainsi : « Fixer quelque chose de ce qui passe, oh ! quelque chose, la moindre des choses, un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre (...) Cette ambition-là est encore démesurée ».

- LILLE, Palais des Beaux-Arts, place de la République, tél. 03 20 06 78 00, 10 mars-9 juin.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°534 du 1 mars 2002, avec le titre suivant : L’impressionnisme au féminin

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