Les Romains en Orient, les jeux de l’amour et du pouvoir

À travers l’Égypte et la Jordanie, sur les pas des archéologues

Cet été, deux expositions célèbrent, à des degrés divers, la présence des Romains en terre orientale. Tandis que le Centre de la Vieille Charité de Marseille brosse la passionnante symbiose entre la civilisation pharaonique et l’Empire, l’Institut du monde arabe esquisse, au détour des autres peuples qui ont façonné son histoire, l’empreinte de l’urbanisme romain sur le sol jordanien.

Sang, fureur et volupté... L’Égypte sous domination grecque, puis romaine, bruit de scandales dignes des plus noires tragédies shakespeariennes ! Ainsi, ce roi Ptolémée XI Alexandre II assassiné par les Alexandrins après seulement vingt jours de règne, ou encore ces amants partagés entre pouvoir et passion que furent César et Marc-Antoine, se morfondant tour à tour pour la belle Cléopâtre... "Elle était splendide à voir et à entendre, capable de conquérir les cœurs les plus réfractaires à l’amour et jusqu’à ceux que l’âge avait réfrigérés", écrira de la jeune reine ptolémaïque l’historien Dion Cassius. Or celle qui, des siècles plus tard, deviendra l’héroïne de péplums échevelés résume à elle seule toute la fascination que cette Égypte sacrée et millénaire, matinée de culture et de raffinement grecs, allait exercer sur l’austère peuple romain. Car loin de chercher à humilier les vaincus en étouffant leur art, mais aussi leurs pratiques et leurs croyances, l’Empire succomba à l’attrait de ces dieux hybrides à tête de chien ou d’oiseau. Ces créatures quelque peu inquiétantes ne garantissaient-elles pas le repos éternel et l’entrée dans une immortalité convoitée ? Le Centre de La Vieille Charité à Marseille a donc eu la bonne idée de rassembler quelque trois cents pièces brossant le tableau de cette "autre Égypte", féconde en brassages et en influences réciproques, que boudent pourtant encore bien des historiens d’art. Car, comme le dénonce avec humour Jean Yoyotte dans la préface du catalogue, "souvent, très souvent, les Anubis embaumant, les déesses pleureuses, les génies gardiens et autres personnages des vignettes traditionnelles, comparés aux modèles des âges antérieurs, présentent une dégaine que l’amateur des arts pharaoniques jugera caricaturale", tandis que "certaines Nout célestes, de face ou de profil, mériteraient de figurer dans une anthologie de la peinture naïve" (!). Ce serait ignorer cependant, aux côtés de ces "tâcherons du sacré" répétant de façon mécanique des modèles ancestraux dont ils avaient sans doute déjà perdu le sens, l’existence de véritables artistes mettant leur génie au service de la nouvelle culture en train de naître sur le sol d’Égypte.

Premier acte de ce que la muséographie de Marseille se plaît à souligner comme un "drame" : rassemblés sous l’immense coupole dessinée par Puget, les saisissants portraits de marbre de César, Marc Antoine, Cléopâtre et Octavien. Au faciès vieillissant du dictateur romain, joues émaciées et calvitie naissante, s’oppose la sensualité du visage rond et imberbe, le menton creusé d’une fossette, du fougueux séducteur, "Richard Burton antique" plus vrai que nature ! Les mèches rebelles, le regard décidé, les lèvres pincées, l’expression tendue, le troisième acteur n’est autre qu’Octavien, le fils adoptif de César, vainqueur impitoyable des deux amants au lendemain de la bataille d’Actium (31 av. J.-C.) et  futur maître de Rome... Mollement allongée sur des cousins brodés, la voluptueuse Cléopâtre contemple, elle, le serpent s’enroulant comme un maléfique bracelet autour de son poignet. On eût toutefois préféré à ce bronze académique du XIXe siècle l’un de ces beaux portraits d’époque ptolémaïque où l’on devine la tension interne de cette reine à l’approche de la mort.

Nourrir Alexandrie
Deuxième acte : l’Égypte romaine. Quel que soit son statut, la nouvelle province se doit de fournir le tiers des besoins en grains de la ville de Rome, d’alimenter les caisses de l’État, mais aussi de nourrir Alexandrie et, accessoirement, le reste du pays. Véritable clef de voûte de ce système, le préfet, haut fonctionnaire salarié et nommé directement par l’empereur, agit, comme son nom l’indique, "à la place" de ce dernier. Au sein de cette société profondément inégalitaire, citoyens romains, légionnaires en garnison ou vétérans de l’armée constituent ainsi l’élite d’une population cosmopolite et bigarrée que les historiens Diodore de Sicile et Flavius Josèphe estiment alors à plus de sept millions d’habitants. Aux côtés de ces autres privilégiés que sont les Grecs et les juifs (qui possèdent leur propre conseil des anciens), grouille la masse laborieuse des "indigènes", pressurés par l’administration financière et les multiples corvées, symboles de leur sujétion à Rome. "Diviser pour mieux régner", telle semble bien la devise des vainqueurs... Si les Alexandrins voient leur ville s’agrandir et devenir l’une des plus belles cités de l’Empire – son phare, son musée, sa célèbre bibliothèque continuent d’attirer par ailleurs la fine fleur des intellectuels de la Méditerranée orientale –, la majeure partie de la population demeure en revanche à la campagne, privée d’une urbanisation qui la soustrairait à son statut inférieur. En somme, pour l’Égyptien appartenant au bas de l’échelle, les Romains ne représentent qu’une dynastie d’étrangers de plus, comme avant eux les Perses et les Macédoniens !

Et pourtant, là encore, la vieille civilisation pharaonique agit comme un charme sur le peuple vainqueur, et Rome de sacrifier à son tour aux rituels et aux cultes millénaires. Certes, on devine une propagande manifeste dans ces figures d’Imperator métamorphosées soudainement en impassibles et raides silhouettes de Pharaon défilant, tel un ballet mécanique, sur les parois des temples d’Esna, de Kom Ombo ou de Denderah. Et l’on se prendrait presque à sourire en contemplant le buste de cet Antinoüs coiffé, à la manière d’Osiris, d’un némès et d’un uraeus, si l’on ne se rappelait le sort tragique du bel amant d’Hadrien, noyé dans les eaux du Nil. Cependant, force est de constater la réelle fascination exercée sur le peuple romain par ces pratiques typiquement égyptiennes que sont la momification et l’embaumement. "Tu seras vivant, pour toujours et à jamais ; tu seras rajeuni, pour toujours et à jamais", ces formules ne cesseront d’être recopiées et de tapisser, tout comme les vignettes du Livre des Morts, les sarcophages de bois destinés à abriter les défunts les plus aisés. Jusqu’aux dieux mêmes que les pieux citoyens de Rome se plaisent à adopter, comme l’illustrent cette kyrielle de divinités syncrétiques qui voient alors le jour : Anubis à tête de chien d’exhiber alors une étonnante cuirasse, une jupette et des bottes d’officier romain ! Le dieu Horus à tête de faucon de se muer en protecteur et  chef des armées impériales. Et Isis, l’épouse d’Osiris, d’éclipser définitivement la déesse Hathor et d’assurer, en tant que mère et grande magicienne, l’avenir de la dynastie. Les chrétiens ne reprendront-ils pas à leur tour la figure tutélaire de cette Isis lactans (ou Isis allaitante) dans l’iconographie si païenne, somme toute, de la Vierge à l’Enfant ? La foule des petites gens exprime, quant à elle, sa piété populaire à travers de modestes ex-voto de faïence ou de terre cuite bariolée : figurines d’Harpocrate, gardien des sources du Nil, effigies grotesques du dieu Bès, dont la grimace apotropaïque est censée protéger les femmes en couches de toute influence néfaste, charmantes statuettes de Bastet, la déesse à tête de chat qui veille sur la petite enfance... Et ce n’est pas le moindre intérêt de l’exposition marseillaise que d’éclairer cet aspect d’une religion quotidienne, entre magie et superstition, trop souvent tue, voire méprisée par les historiens de l’Antiquité.

Les portraits du Fayoum
Mais s’il est un domaine qui a retenu, ces dernières années, l’attention des chercheurs, c’est bien ces étonnantes galeries de portraits funéraires dits "du Fayoum", dont la présence hypnotique et le modernisme ont de quoi flatter, il est vrai, notre jugement esthétique. Peints à la cire liquide ou a tempera sur une plaquette de bois, ou directement sur la toile du linceul, ces chefs-d’œuvre atemporels étaient probablement exécutés du vivant de leur commanditaire. Ici, une digne matrone au visage rond qu’encadre une guirlande de frisettes ; là, un jeune homme d’une maigreur excessive, aux yeux démesurément grands, comme sorti d’un film de Pasolini ; ou encore ce vieillard aux allures d’apôtre qui annonce, par son hiératisme, la sévérité des icônes byzantines...

Leur fait écho la non moins fascinante série de ces plastrons ou masques de plâtre aux prunelles incrustées. Leurs lèvres ne semblent-elles pas esquisser un timide sourire pour l’Éternité ? Autres rives, autres mœurs…  Avec la Jordanie et son peuple contrasté – tribus nomades à l’Est et au Sud, paysans sédentaires au Nord et à l’Ouest –, Rome semble jouer un autre scénario. Emboîtant le pas aux successeurs d’Alexandre établis au Proche-Orient – ces Séleucides et Lagides dont les mœurs de potentats fourniront aux futurs empereurs le modèle du pouvoir absolu –, les troupes romaines pénètrent dès le Ier siècle avant notre ère dans ces terres secouées par de multiples conflits locaux. Profitant de ce climat d’anarchie perpétuelle, Pompée "libère" en 63 av. J.-C. le nord de l’actuelle Jordanie des convoitises des Hasmodéens de Judée, mais aussi des Nabatéens de Pétra, et instaure le début d’une période de paix sans précédent pour la région. Cette Pax romana s’accompagne, comme c’est toujours le cas dans l’histoire de Rome, d’une fièvre constructrice qui se mesure de nos jours encore à l’étendue des vestiges archéologiques conservés sur le sol jordanien. L’urbanisation du territoire nouvellement conquis n’est-elle pas l’instrument idéal de propagande d’un État cherchant à réaliser une unité tant sociale, politique que religieuse ? Certes, la fondation de ces cités au plan rationnel et concerté est redevable, à bien des égards, aux solutions architecturales déjà expérimentées par les royaumes hellénistiques. Mais on aurait tort de croire, comme l’ont démontré avec brio les recherches entreprises par Jacques Seigne et son équipe sur le site de Jérash, l’antique Gerasa, que les architectes romains se contentèrent de reprendre, sans imagination aucune, la formule du plan hippodamien et ses rues se recoupant invariablement à angle droit.

Car qui visite de nos jours l’ancienne petite cité caravanière située à quelque cinquante kilomètres au nord d’Amman – et loin, bien loin encore des flots de touristes contingentés dans les ruines grandioses de Pétra ! – ne peut qu’être saisi par la débauche d’inventivité de l’urbanisme romain transplanté en terre orientale. Deux théâtres, deux établissements thermaux, un splendide nymphée, un sanctuaire consacré à Zeus, un autre à Artémis, deux tétrapyles, deux ponts, un immense hippodrome, un arc de triomphe, sans oublier un forum dont l’élégant tracé elliptique est, sans conteste, la réalisation la plus surprenante..., les monuments de Jérash en disent long sur l’éclectisme des formules envisagées ! Car où trouver la même audace de structuration de l’espace, la même alternance de vides et de pleins, ailleurs que dans ces  rues, ces places ou ces avenues dont l’agencement joue sur la surprise et le théâtral ? Le Bernin aurait certainement succombé au dynamisme baroque de cette extraordinaire place ovale que borde une volée de colonnades à chapiteaux ioniques à la courbure irrégulière. Et comment interpréter l’immense esplanade et ce curieux cryptoportique précèdant le colossal sanctuaire de Zeus olympien que l’IFAPO (l’Institut français d’archéologie au Proche-Orient) ne cesse d’interroger ? Là encore, Jacques Seigne est disert lorsqu’il défend la profonde originalité de l’organisation de ce site, dont la direction des fouilles lui a été retirée depuis peu. Selon l’architecte français, la construction ex nihilo du grand sanctuaire d’Artémis, au beau milieu du IIe siècle de notre ère, s’explique tout simplement par une remise en ordre politique de la ville, à un moment crucial où l’autorité impériale se trouve ébranlée par une deuxième tentative de révolte de la population juive.

Car en dépit de la domination grecque, puis romaine, de l’emprise tant politique qu’urbanistique du territoire, pointent des résistances locales que l’on devine çà et là dans le décor des temples, mais aussi dans de nombreuses inscriptions. Dans ce monde bigarré où l’on parle le grec, le latin et l’araméen, dans cet univers de brassages de religions, d’hommes et d’influences, tout semble donc encore possible. Tandis que les dieux olympiens se parent d’épithètes sémitiques, "Diodoros, fils de Zebedas, ose concevoir et construire une coupole sur colonnes..."

ÉGYPTE ROMAINE, L’AUTRE ÉGYPTE, jusqu’au 7 septembre, Centre de la Vieille Charité, 2 rue de la Charité, Marseille, tél. 04 91 14 58 80, tlj sauf lundi 11h-18h. Catalogue coédité par les Musées de Marseille et la RMN, 280 F.
JORDANIE, SUR LES PAS DES ARCHÉOLOGUES, jusqu’au 5 octobre, Institut du monde arabe, 1 rue des Fossés-Saint-Bernard, 75005 Paris, tél. 01 40 51 38 38, tlj sauf lundi 10h-18h.

Une saison jordanienne
Coincée entre la magnifique exposition consacrée au Soudan et celle prévue à l’automne sur l’archéologie du Yémen, "Jordanie, sur les pas des archéologues" risque de décevoir plus d’un visiteur ! Plus modeste, la manifestation s’inscrit dans le cadre de cette opération diplomatico-touristique qu’est "la Jordanie à Paris" et ne rassemblera qu’un nombre limité de vestiges archéologiques. En revanche, le propos est résolument neuf, puisque sous son titre un brin banal, elle entend démontrer pour l’étude de chaque époque concernée – on remonte le temps depuis l’ère des premières découvertes du XIXe siècle jusqu’aux périodes obscures du néolithique – le rôle des archéologues et l’étroite coopération qui les lie de nos jours aux scientifiques. On ne sera pas étonné de retrouver, une fois encore, la présence du mécénat technologique et scientifique d’Électricité de France, fortement impliqué dans la restauration du site de Pétra, dont la belle roche rougeâtre est menacée par des inflitrations d’eaux salées), mais aussi dans celle d’objets aussi prestigieux que les rouleaux de cuivre de la mer Morte, découverts il y a quarante-cinq ans à Qumran par Henri de Contenson. Le clou de l’exposition est, sans conteste, la présentation de ces extraordinaires statuettes du site néolithique d’Aïn Ghazal, tout juste restaurées par le Smithsonian Institute de Washington. Émergeant de la pénombre, ces frustes silhouettes en plâtre devraient captiver le visiteur de leurs noires prunelles hallucinées...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°41 du 4 juillet 1997, avec le titre suivant : Les Romains en Orient, les jeux de l’amour et du pouvoir

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