Dimanche 16 décembre 2018

Les arts décoratifs en Belgique

De l’Art nouveau au design

L'ŒIL

Le 1 septembre 2005 - 1244 mots

Au long d’un parcours didactique, les Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles reviennent sur 175 années de création décorative et inscrivent l’Art nouveau dans une perspective nationale et historique.

Montrer au spectateur que l’Art nouveau n’a rien d’un éclat miraculeux, mais qu’il procède d’une histoire décorative plus longue, commencée dès 1830 et dont l’exemple a continué d’habiter l’esprit des créateurs belges jusqu’au milieu du XXe siècle, telle est l’ambition de l’exposition de Bruxelles. Certes l’Art nouveau belge est le point de mire de la présentation, cette parenthèse enchantée étant clairement mise en valeur par la présentation, mais c’est véritablement un regard rétrospectif sur cent cinquante ans de création que le MRAH propose. À cet égard, la première salle de l’exposition, où sont réunies en une grande vague suspendue des dizaines de chaises de toutes les époques et de tous les styles qui seront développés dans le parcours, est une réussite.
Avec la naissance de la Belgique s’est formulée la quête d’une identité nationale qui n’exclut pas la question du style. Durant presque un siècle, le pays concentre sa réflexion sur l’exemple des temps fondateurs, ceux d’un pays glorieux qui pouvait alors affirmer être un centre majeur de la création européenne : la fin du Moyen Âge et la Renaissance.
Tandis que l’industrialisation augmente significativement la production d’objets décoratifs, ceux-ci sont « plaqués » de styles anciens. Ce goût, désigné par le terme générique de romantisme, se manifeste principalement par le succès des styles néorenaissance flamande (ill. 2) et néogothique. Il était alors d’usage d’aménager chaque pièce d’une maison dans un style différent.

La modernité de l’Art nouveau
Après ce long regard porté sur le passé, éclatent des formes nouvelles. Symboliquement, dans le parcours de l’exposition, aux sombres espaces consacrés au XIXe siècle, succède la grande lumière des salles Art nouveau. Il n’échappe pas au visiteur qu’avec l’avènement de l’Art nouveau, la Belgique entre dans la modernité et que les créateurs lui donnent les formes et les lignes de son temps. Celui de l’innovation, de la création d’un répertoire ornemental inédit où dominent des jeux d’arabesques plus ou moins inspirés de la nature. L’influence du mouvement anglais Arts and Crafts (cf. L’Œil n° 570) est perceptible dans cette volonté des créateurs belges de renouveler à la fois l’architecture, la conception des espaces, le mobilier et le décor. L’Art nouveau « naît » en 1893 lorsque Victor Horta (1861-1947) construit pour l’ingénieur Émile Tassel un hôtel particulier à Bruxelles (ill. 1). En une dizaine d’années seulement, la Belgique balaie les arts décoratifs européens d’un souffle neuf.
Les trois grands créateurs belges des années 1890 sont mis en avant dans l’exposition. C’est d’abord Gustave Serrurier-Bovy (1858-1910) que le visiteur découvre à travers plusieurs de ses lignes de meubles (ill. 4). Serrurier-Bovy après s’être rendu en Angleterre rapporte sur le continent l’idée d’un mobilier simple, solide et accessible au plus grand nombre. C’est sans doute chez lui que les vocations sociales d’Arts and Crafts trouvent le plus d’écho. Les meubles qu’il conçoit et vend dans son magasin liégeois sont destinés à être diffusés largement et répondent aux besoins de différents milieux sociaux. Ainsi la chambre d’artisan présentée au Salon de la libre esthétique en 1895 a-t-elle pour vocation de populariser le sens esthétique. Dans le même esprit, la ligne Silex (1904-1905), bâtie en orme, bouleau et peuplier, est relativement bon marché et peut être décorée au pochoir par son acquéreur. Le salon Saint-Saëns, entièrement réuni dans une reconstitution, est d’une facture plus fine et délicate et s’adresse davantage à une clientèle bourgeoise.
Non loin de là sont présentés les prestigieux bureau et salle à manger en bois blond envoyés par Victor Horta à l’Exposition internationale des arts décoratifs modernes de Turin en 1902. Dernier grand triomphe public de l’architecte, cet ensemble permet au spectateur de découvrir avec quelle maestria a pu être menée la célèbre « ligne en coup de fouet » du créateur. L’ensemble répond à une harmonie sinueuse mais néanmoins ordonnée dans laquelle chaque élément depuis le tapis jusqu’au luminaire en passant par les chaises s’inscrit dans un projet total.

La simplicité de l’Art déco
Converti dans les années 1890 aux arts décoratifs, Henry Van de Velde (1863-1957) restera une figure majeure de la création belge bien après la fin de l’Art nouveau (ill. 7). L’exposition présente plusieurs motifs de papiers peints et différents échantillons de tissus d’ameublement qu’il a imaginés après avoir médité l’exemple anglais d’une esthétique globale de la maison. Plusieurs pièces d’orfèvrerie rendent également justice à sa ligne sinueuse et robuste, empreinte d’une forte vigueur, à l’image de celle développée dans un candélabre en bronze argenté imaginé en 1898 (ill. 3).
Dès 1902, à l’Exposition de Turin, à côté des œuvres d’Horta, commence à se faire sentir dans l’envoi belge l’abandon des arabesques légères en faveur d’une plus grande simplicité. L’exemple viennois est présent à l’esprit d’Oscar Van de Voorde (1871-1938) lorsqu’il conçoit les fauteuils de la salle de la collectivité gantoise. Peu à peu, les lignes se géométrisent jusqu’à faire entrer la Belgique dans l’ère Art déco.
Après la Première Guerre mondiale, avec l’avènement de l’Art déco, le pays perd son rôle de précurseur européen. Il n’en demeure pas moins que certaines créations de Philippe Wolfer comme la salle à manger Giocconda, 1925, ou la table de Marcel-Louis Baugniet (ill. 13) présentées la même année à l’Exposition internationale de Paris sont admirables. Un vase en cristal doublé et taillé de Joseph Simon (ill. 6) et un splendide vase en faïence décoré de cerfs (ill. 9) de Charles Catteau (1880-1966) semblent montrer que les céramistes et les verriers n’ont perdu ni créativité ni savoir-faire.

Le design des temps modernes
C’est sous le vocable design que s’achève la rétrospective. De nombreuses reconstitutions, conçues comme autant de vitrines, permettent d’envisager l’évolution de la création mobilière belge des années 1930 à la fin des années 1950. C’est d’abord, en marge de l’Art déco, le temps du modernisme. Bien que la présentation, dans cette dernière partie, soit loin d’être aussi didactique que dans la section Art nouveau, le visiteur perçoit le foisonnement créatif d’une période où les avancées techniques offrent mille nouveaux matériaux aux designers, depuis le bois lamellé collé jusqu’au tube métallique. Les noms des principaux créateurs ressortent également de la présentation. Baugniet, toujours, avec notamment un fauteuil de 1938 (ill. 14), mais aussi Louis Herman De Koninck, Lucien François, ainsi qu’Huib Hoste et ses meubles presque cubistes.
Dans une dernière galerie sont présentées les créations des années 1945-1958. Les particularités nationales ont disparu. Les meubles s’inscrivent dans une volonté de modernité issue des États-Unis. Les designers belges ne sont pas en reste. Parmi les objets rassemblés, s’illustrent la table Gérard Philipe (1950) de Jules Wabbes, les tables gigognes Boomerang de Willy Van der Meeren et surtout les créations d’Alfred Hendrickx (ill. 12), un grand buffet de 1950 ou encore le mobilier de l’aéroport national de Bruxelles en 1958.
En guise de conclusion, une dizaine de pièces contemporaines sont présentées chacune à leur tour à la fin du parcours. Elles assurent de la vivacité de la création contemporaine qui, un siècle après les feux de l’Art nouveau, place une fois encore la Belgique au cœur de l’avant-garde.

L'exposition

« Art nouveau et design, les arts décoratifs de 1830 à l’Expo 58 » a lieu tous les jours sauf le lundi de 10 h à 17 h, fermé 1er, 11 et 25 déc. ; nocturnes 29 sept., 24 nov. Tarifs : 9 ; 7,5 ; 5 euros. BRUXELLES, musée du Cinquantenaire, 10 parc du Cinquantenaire, tél. 32 2741 7300, www.kmkg-mrah.be

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°572 du 1 septembre 2005, avec le titre suivant : Les arts décoratifs en Belgique

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