L’enfance de l’art

Des estampes japonaises méconnues

Le Journal des Arts

Le 7 août 2008

Le succès des paysages, geishas ou acteurs de kabuki a en partie occulté la richesse thématique des estampes japonaises éditées en grand nombre aux XVIIIe et XIXe siècles. En réunissant 160 estampes sur le thème de l’enfance, l’exposition proposée par la Maison de la culture du Japon à Paris dévoile un pan moins fameux de cette abondante production, à laquelle ont collaboré des artistes aussi célèbres qu’Hiroshige, Kuniyoshi ou Utamaro.

PARIS - L’une des estampes qui ouvrent l’exposition, Mère et son enfant effrayé par un cauchemar, située au carrefour du quotidien et du fantastique, résume les thèmes évoqués dans le titre : une bulle contenant quelques monstres affreux et grimaçants révèle le motif des pleurs du bébé et marque l’irruption d’un monde souterrain dans une scène pleine de naturel. Œuvre du célèbre Utamaro, plus connu pour ses sensuelles figures de femmes, cet ukiyo-e témoigne de la variété d’un genre occulté par les séduisantes geishas, les paysages d’Hokusai ou les acteurs de kabuki de Sharaku. Gravure sur bois en couleurs, l’ukiyo-e, “image du monde flottant”, qui s’attache à saisir toutes les péripéties de la vie quotidienne ou les beautés d’une nature changeante, est, par nature, d’une inépuisable richesse. Sensible à l’intérêt historique et sociologique de ces estampes, le Kumon Institute of Education a réuni une collection autour du thème de l’enfance, dont la Maison de la culture du Japon à Paris présente une belle sélection, riche de 160 feuilles. Sans se contenter d’aligner les œuvres des Hiroshige et autres Kuniyoshi, l’exposition investit le champ culturel et social, et découpe un morceau de l’histoire japonaise aux XVIIIe et XIXe siècles, entre les époques Edo et Meiji.

La richesse de l’iconographie, évoquant notamment la multitude des fêtes liées à la naissance et à la croissance, révèle la place accordée à l’enfant, plus ou moins considéré comme “une divinité jusqu’à l’âge de sept ans”. Cette époque de paix voit également l’essor de l’éducation, mais aussi de l’enseignement de la musique. Dans ces estampes souvent conçues en suite (une par saison), les espiègleries et les mines expressives des bambins nippons contrastent avec le masque figé et stéréotypé de leurs mères, tandis que la stylisation des figures éloigne toute mièvrerie.

À côté de ces œuvres mettant en scène les enfants, existait une importante production d’estampes-jouets, dites omocha-e, qui leur étaient destinées. Ils pouvaient ainsi les découper pour se fabriquer un cerf-volant ou décorer une raquette. Quant aux illustrations de récits mythologiques et héroïques, elles leur offraient un spectaculaire défilé de héros, comme le potelé Kintaro ou Momotaro, et une débauche de personnages hirsutes et d’animaux fantastiques dont le grotesque n’effraie plus guère aujourd’hui. Ces estampes étaient également riches de combats en tous genres, souvent d’une incroyable complexité. Tout l’imaginaire fertile qui fait le prix de ces estampes disparaît malheureusement dans les œuvres inspirées de l’art occidental, placées au terme du parcours. Malgré la fermeture du pays décrétée par les shoguns de l’époque Edo (1603-1868), l’influence étrangère pénétrait en effet par le port de Nagasaki, ouvert à la Chine et à la Hollande, puis par celui de Yokohama. Si elles témoignent d’une relative occidentalisation des modes de vie, certaines estampes, comme Le village de Washington en Amérique, paraissent souvent d’une incroyable naïveté et montrent l’indéniable déclin de ce mode d’expression, au moment même où son influence croît en Occident.

L’ENFANT ET L’UKIYO-E, QUOTIDIEN ET FANTASTIQUE DANS L’ESTAMPE JAPONAISE

Jusqu’au 13 mars, Maison de la culture du Japon à Paris, 101bis quai Branly, 75015 Paris, tél. 01 44 37 95 01, tlj sauf dimanche et lundi 12h-19h, jeudi 12h-20h. Catalogue français-anglais 130 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°77 du 19 février 1999, avec le titre suivant : L’enfance de l’art

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