L’école de la baie

L'ŒIL

Le 1 juillet 2004 - 593 mots

La galerie de John Berggruen expose cet été les dernières gravures de Rauschenberg. Elle continue surtout de mettre en avant les artistes de la City, avec l’exposition « Paper Trail » réunissant des œuvres de Chris Brown et de Squeak Carnwath, deux des artistes qui animent aujourd’hui l’école de la baie de San Francisco. Si cette ville garde des accents littéraires depuis Mark Twain, il faut y retenir les « visions de la baie » par Milosz, McClure dans sa camionnette, Kerouac ; les déambulations de Bob Kaufman poète et clochard de la Sardine dorée qui avait fait sept fois le tour du monde… (l’esprit de la Beat Generation reste incarné dans les murs de la City Lights par la librairie du poète et éditeur Lawrence Ferlinghetti dans le quartier de North-Beach). Mais il faut aussi découvrir la face picturale de la Californie du Nord.
En 1871 fut fondé ici l’Art Institute de San Francisco, le plus ancien collège des beaux-arts de la côte ouest. Il a formé Diego Rivera et fut considéré comme le centre de l’expressionnisme abstrait, grâce à l’intervention de Clyfford Still, Rothko et Bischoff… Dans les années 1950, les paysages abstraits de De Kooning eurent une grande influence sur tous les artistes de Berkeley, Oakland et San Francisco, on parla alors d’une « école de la baie » présente sur les deux rives du Golden Gate et de Bay Bridge. Richard Diebenkorn, son chef de file, disparu il y a une dizaine d’années, est presque inconnu en Europe. Il intégrera des couleurs fondues et des formes dissoutes pour revenir à la figuration dans l’extraordinaire série des Ocean Park. Ses élèves continuent de réconcilier deux modes picturaux souvent antinomiques en combinant une volonté de prosaïsme, qui s’exprime dans le choix de sujets typiquement américains avec un désir de picturalité pure, issue de l’abstraction. Chris Brown en demeure un digne héritier. Dans ses dernières toiles de plus de deux m2 sont présentées des scènes de la vie quotidienne : un homme de dos arrosant son jardin pendant que des chiens cavalent autour de lui. Il y démontre avec aisance une savante poésie de la vacuité du quotidien dans l’immensité du territoire. Le tuyau d’arrosage évoque un tracé à la Twombly et propose une métaphore de l’acte de peindre. Le sens de la composition empêche de tomber dans le chromo grâce à l’utilisation de larges aplats qui prennent leur autonomie. Tous les bords du tableau restent à nu ce qui donne un sentiment de plongée, l’impression que tout vient du cœur de la toile.
Les œuvres de Squeak Cavanagh au premier étage complètent une évocation de l’école d’art de Berkeley. Des grandes toiles à la matière lisse et fraîche illustrent avec humour, à la manière d’un carnet de note coupé par une spirale centrale, quelques questions américaines essentielles : « Wittgenstein ou Heidegger ? » « Bunny or Duck ? » Un cercle en ligne hachurée délimite un espace maculé à la peinture bleue « Guilt Free Zone », un espace non-coupable ?
Ces œuvres, tiraillées entre l’abstraction et la figuration, entre les particularismes locaux et la volonté de s’inscrire dans le courant de la peinture occidentale, demeurent réfractaires à la vision simplificatrice de l’art américain qui prévaut le plus souvent en France.

SAN FRANCISCO, John Berggruen Gallery, 228 Grant Avenue San Francisco, tél. 415 781 4629, www.berggruen.com. « Rauschenberg Prints », jusqu’au 29 août ; « Paper Trail » : Squeak Carnwath, Chris Brown », jusqu’au 10 août. City Light Pocket Poets Anthology, L. Ferlinghetti editions, City Lights Bookstore 261 Colombus Avenue.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°560 du 1 juillet 2004, avec le titre suivant : L’école de la baie

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