Dimanche 20 septembre 2020

Art moderne

Le Portrait d’Apollinaire de Giorgio De Chirico

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 31 août 2020 - 1146 mots

Quatre ans après avoir consacré une exposition à Guillaume Apollinaire, l’Orangerie expose l’un des artistes que le poète a le plus défendu : Giorgio De Chirico, qui, en remerciement, avait réalisé en 1914 un portrait « prémonitoire » de celui-ci.

En 1950, André Breton place Giorgio De Chirico parmi les personnalités les plus marquantes du siècle. Le poète avait déjà raconté comment, passant devant la vitrine de la Galerie Paul Guillaume pendant la Première Guerre mondiale, il était descendu d’un autobus en marche irrésistiblement aimanté parLe Cerveau de l’enfant (1914), dont il fera l’acquisition en 1919. C’est chez un autre poète que Breton a découvert, un jour de 1916 ou de 1917, l’œuvre du peintre italien, chez Guillaume Apollinaire, qui avait accroché ses toiles sur les murs de son appartement du boulevard Saint-Germain. Un choc qu’il gardera en mémoire toute sa vie, du moins pour les œuvres réalisées avant 1919, date à laquelle De Chirico trahit pour Breton sa peinture « métaphysique » au profit d’un retour au néoclassicisme. Lors de sa visite chez Apollinaire, Breton découvre notamment ce portrait que De Chirico a fait du poète au printemps 1914, « en remerciement de ses remarques » pour une chronique publiée en mars dans Paris-Midi : un Portrait de Guillaume Apollinaire, qui deviendra, deux ans plus tard, le Portrait (prémonitoire) de Guillaume Apollinaire.

Un nouveau point cardinal

Il faut dire que De Chirico doit beaucoup à l’auteur des Calligrammes. Outre avoir encouragé le peintre à poursuivre ses recherches dès leur rencontre en 1912 – « Allez de l’avant, vous avez un talent qui vous désigne à l’attention », lui aurait dit le poète –, Apollinaire fait entrer Giorgio De Chirico à la Galerie Paul Guillaume avant de devenir son plus fervent défenseur. Dès octobre 1913, celui-ci écrit dans L’Intransigeant : « L’art de ce jeune peintre est un art intérieur et cérébral qui n’a point de rapport avec celui des peintres qui se sont révélés ces dernières années. Il ne procède ni de Matisse, ni de Picasso ; il ne vient pas des impressionnistes. » De Chirico érigé en nouveau point cardinal de la peinture moderne, donc ! Le compliment est grand et lui conférera son statut au sein du futur mouvement surréaliste, comparable pour la peinture à celui de Lautréamont pour la littérature. La preuve avec le Dictionnaire abrégé du surréalisme de Breton et Éluard qui, en 1938, décrit « Chirico » comme « le peintre le plus étonnant de ce temps (Apollinaire, 1914) ».

 

1888
Naissance de Giorgio De Chirico le 10 juillet à Vólos, capitale de la Thessalie (Grèce)
1905
Mort de son père, ingénieur ferroviaire
1909-1911
Séjours à Milan, Florence et Rome, où il a ses premières « révélations » métaphysiques
1914
Peint le Portrait (prémonitoire) de Guillaume Apollinaire
1915
Répondant à l’appel sous les drapeaux, De Chirico, en provenance de Paris, rejoint Ferrare. Déclaré inapte aux efforts de guerre, il reprend sa peinture
1918
Disparition de Guillaume Apollinaire
1978
Giorgio De Chirico décède en novembre à Rome
Énigmatique

Apollinaire parle, dès 1913, d’« énigme » à propos de la peinture de Giorgio De Chirico, terme repris pour plusieurs titres de tableaux (L’Énigme de l’oracle, L’Énigme de l’heure, etc.). Il est probable que le critique d’art ait emprunté cette notion au peintre lui-même, qui avait inscrit dans un autoportrait de 1911 : « Et qu’aimerai-je si ce n’est l’énigme ? » À celle-ci, le critique d’art ajoute le concept de « surprise », l’une des conditions esthétiques, selon lui, de la peinture moderne. L’énigme et la surprise naissent ici de l’association d’éléments fortuits, à la manière de la poésie de Lautréamont et de son fameux vers « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » issu des Chants de Maldoror : une statue chaussant des lunettes de soleil (sans branches), l’arcade à droite, l’ombre du poète, le moulage d’une coquille Saint-Jacques, etc. Cet intérêt pour l’énigme pourrait venir de sa lecture des philosophes Nietzsche et Schopenhauer, et justifie l’étiquette de « peinture métaphysique » que reprend à son compte Apollinaire. « On n’aura rien dit de Chirico tant qu’on n’aura pas rendu compte de ses vues les plus subjectives sur l’artichaut, le gant, le gâteau sec ou la bobine », écrit en 1928 Breton dans Nadja. Rien, en effet.


Portrait prémonitoire 

Attaché à cette œuvre, Apollinaire décide de l’utiliser en frontispice de son recueil Et moi aussi je suis peintre, en 1914. Le peintre y aurait représenté le poète à travers l’ombre de son profil. Ce portrait sera qualifié plus tard de « prémonitoire » en raison du cercle que le peintre a peint sur la tempe, et qui ressemble étrangement à une cible. Engagé volontaire à la guerre après avoir été associé au vol de la Joconde au Louvre, Guillaume Apollinaire est mobilisé sur le front : « Me voici passé au rang d’homme cible exactement comme dans le portrait de Chirico », écrit Apollinaire. Ce qui ne manque pas de se produire : en mars 1916, le poète-soldat est blessé à la tempe par un éclat d’obus, donnant raison à la prémonition. Transféré au Val-de-Grâce, à Paris, il sera trépané en mai de la même année, deux ans avant de mourir de la grippe espagnole le 9 novembre 1918. Son Portrait demeurera chez la veuve du poète jusqu’en 1975, date à laquelle le Musée national d’art moderne en fait l’acquisition.


La statuaire 

La représentation de la statuaire est récurrente chez le peintre italien. En 1913, dans L’Incertitude du poète, De Chirico représente un torse devant un régime de bananes. La même année, il peint la statue de Cavour de dos dans La Surprise. Il est évident que l’héritage classique est présent chez De Chirico, qui est né à Vólos, la capitale de la Thessalie, et a vécu en Italie, à Florence, Rome et Milan. La statuaire renforce l’impression de statisme, toujours troublé par un élément dynamique – une locomotive ou, comme ici, l’ombre du poète – qui fait irruption dans ses compositions. Ce buste aveugle a été comparé au visage de l’Apollon du Belvédère.


Perspective angoissante 

Dans sa série de peintures représentant des places publiques, De Chirico avait expérimenté la perspective à point de fuite. À partir de 1914, le peintre change son point de vue pour lever littéralement les yeux au ciel et fausser la perspective. Les lignes dynamiques et les plans inclinés, que l’on retrouve dans le Portrait (prémonitoire) de Guillaume Apollinaire comme dans Le Mauvais Génie d’un roi, accentuent le sentiment d’angoissante étrangeté qui se dégage des compositions vacillantes du peintre.


Arcades majeures 

Dans les années 1910, et même après, Giorgio De Chirico joue avec un même répertoire de formes dont il dispose indifféremment pour créer d’énigmatiques compositions : la statue, la locomotive, le mannequin et les arcades antiques. Typiques des villes italiennes, ces dernières rappellent que l’architecture (tours et bâtiments disproportionnés autour d’une place) jouent un rôle crucial dans sa peinture. D’elle naît cette illusion immédiatement renversée par l’impossibilité de la perspective et l’improbabilité de la représentation.

« Giorgio De Chirico. La peinture métaphysique »,
du 16 septembre au 14 décembre 2020. Musée de l’Orangerie, place de la Concorde, Paris-1er. Tous les jours, sauf le mardi, de 9h à 18h. Tarifs : 9 et 6,5 €. Commissaires : Paolo Baldacci, Cécile Girardeau et Annabelle Görgen-Lammers. www.musee-orangerie.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°736 du 1 septembre 2020, avec le titre suivant : Le Portrait d’Apollinaire de Giorgio De Chirico

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