Dimanche 21 octobre 2018

Installations

Le monde sensible de James Richards

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 25 octobre 2016 - 668 mots

Brillamment, l’artiste gallois s’empare des salles de l’ICA en laissant libre cours à de subtils et profondément décalés univers sonores et visuels.

LONDRES - Entrer, s’asseoir, fermer les yeux, ressentir… et regarder ! Soumise à un éclairage au néon, la grande salle de l’ICA est pourtant vierge, seulement meublée de quatre bancs gris et six haut-parleurs sur pieds. Rien d’autre à faire alors que de laisser la passivité envahir le corps, mais pas l’esprit.

L’exposition que consacre l’institution londonienne à l’artiste gallois James Richards, né en 1983, est pertinente et réjouissante en ce qu’elle parvient, avec un minimum de dispositifs et d’effets, à entraîner très loin le spectateur dans l’imagination, la divagation, l’exploration surtout. C’est tout l’intérêt du travail de l’artiste, cet état d’extrême attention pour l’œuvre vers laquelle il tend à conduire, si ce n’est à contraindre le spectateur.

Dans cette première salle est diffusé Crumb Mahogany (2016), un environnement sonore donc, qui laisse s’enchaîner, alterner, se contredire même, des bribes de musique folk, des nappes atmosphériques, des grésillements, des voix métamorphosées, des respirations appuyées combinées à du chant choral, des bruits de la ville et des sirènes de voitures, des touches de piano… Ce montage sans logique apparente, qui par sa profondeur et sa densité se charge d’une dimension physique, spatiale et surtout profondément cinématique, ne génère pas seulement une atmosphère, mais surtout laisse entrer l’esprit dans une narration qui n’est pas encore écrite et reste en suspens. En outre, oscillant entre légèreté et gravité, chaleur et froideur, cette composition convoque comme des états émotionnels variables et en mouvement. Or c’est précisément ce type de sensations liées à l’idée d’un pouvoir émotif de l’image digitale que tend à observer Richards dans son travail.

Car ce qui caractérise son usage de la vidéo et de l’image mouvante – et sonore –, c’est une pratique de la manipulation constante, une friction de tous les instants entre des fragments de bandes trouvés et d’autres enregistrés par ses soins, entre l’image déconstruite et la prise originale qui n’a pas été modifiée ; une manipulation qui en permanence laisse s’interroger sur la nature du matériau livré au regard de l’autre. De là est produit du sens à travers des surimpositions, des empilements de couches et des distorsions qui pour le spectateur engendrent une myriade d’allusions, de sensations, d’impressions elliptiques qui induisent une relecture du réel.

Une mosaïque de sensations
« Mon processus de travail a toujours commencé par l’idée de collage ; d’amener ensemble des éléments disparates de manière à faire quelque chose de nouveau, mais aussi de faire en sorte que le sens de ces fragments soit très différent – ou de sources différentes –, chacun avec un peu de lui-même », confiait-il en 2013 dans un entretien au magazine en ligne Rhizome.

Les deux autres œuvres présentées dans les galeries supérieures de l’ICA reprennent ces principes de collages, pas seulement d’images, mais également d’impressions. Dans le curieux film Radio At Night (2015) s’enchaînent autour de sonorités symphoniques et chorales des images au statut ambigu : des scènes un peu floues capturées au carnaval de Venise, des mouettes en mer, des paysages ou de l’imagerie évoquant les univers scientifiques et médicaux. Tandis que dans la salle adjacente, Rushes Minotaur (2016) consiste en trois projections de vidéos silencieuses dans lesquelles des images s’enchaînent comme en un défilé un peu fantomatique, en remontant systématiquement vers le haut, une manière de s’effacer elles-mêmes tout en en découvrant une autre. Là encore les sources sont variées, mais très liées au corps, entre de très gros plans volés dans des revues érotiques ou des carcasses d’animaux suspendues. Tout en laissant s’installer une curieuse sensation de flottement et de méditation sur le corps comme lieu d’un écoulement d’impressions abstraites, James Richards fait montre d’une grande finesse dans la gestion subtile des émotions. En même temps, il impose une grande habileté dans le traitement de l’image de masse qui, retravaillée et remixée, contraint chacun, paradoxalement, à s’en détacher afin de faire face à sa propre subjectivité.

JAMES RICHARDS

Commissaire : Juliette Desorgues, ICA Associate curator
Nombre d’œuvres : 3

JAMES RICHARDS. REQUESTS AND ANTISONGS

jusqu’au 13 novembre, ICA, The Mall, Londres, Angleterre, tél. 44 (0) 20 7930 3647, www.ica.org.uk, tlj sauf lundi 11h-18h, jeudi 11h-21h, entrée 1 £.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°466 du 28 octobre 2016, avec le titre suivant : Le monde sensible de James Richards

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