Dimanche 23 septembre 2018

Le monde empreint de solitude de Juan Muñoz

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 décembre 2006 - 387 mots

Dans une pièce complètement vide dont le sol est recouvert d’un parquet au motif géométrique en trompe-l’œil qui rappelle une marqueterie ancienne, un jeune homme marche. Il porte sur ses épaules l’un de ses semblables. Impossible de dire qui ils sont, sinon que leur allure renvoie à l’image universelle de l’humain. Faits de résine polyester, ils sont tous deux engoncés dans une gangue matérielle uniforme qui les isole du monde. Qui les tient à distance de toute communication possible.
Brutalement disparu en 2001, alors même que la Tate Modern lui consacrait une très importante exposition, Juan Muñoz, né à Madrid en 1953, s’était imposé comme l’une des figures les plus prometteuses de la scène artistique internationale. Si sa démarche a toujours entretenu un rapport étroit avec l’architecture, il avait une manière bien à lui de constituer des mises en scène organisées comme des « tableaux » qui proclamaient le tragique de l’existence. Ses personnages, des pantins déshumanisés, volontiers ventriloques et nains, y sont les acteurs de scénarios paradoxalement sans histoire et sans événement.
L’art de Juan Muñoz cultive les ressources du trouble et de l’étrange dans des œuvres où le langage et les sens sont mis en échec. Métaphore d’une humanité qui s’est peu à peu dépossédée d’elle-même, corps et âme, le monde de cet artiste renvoie à l’idée d’une incommunicabilité, et évoque notamment l’autisme. Tout à la fois illustration et dénonciation d’une société qui enferme l’individu dans l’effroi de la solitude, il s’offre à voir comme un « théâtre muet, théâtre figé à l’instar d’un cri interrompu dont on ne peut après coup déterminer s’il fut un cri de joie ou de douleur » (Guy Tosatto).
Objets-sculptures, installations, figures individuelles ou en groupe ainsi que dessins et photos composent le menu de l’exposition allemande. Si le caractère rétrospectif d’une telle réunion souligne la fascination qu’éprouvait l’artiste pour l’équivoque et l’illusion, elle met surtout en valeur comment sa démarche s’inscrit dans la logique historique du baroque espagnol. Juan Muñoz n’a pas son pareil pour manier la parabole : il tire des situations les plus insignifiantes et des matériaux les plus pauvres une incroyable force de suggestion. Une œuvre comme un cri étouffé.

« Juan Muñoz, Rooms of My Mind », K12 Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Ständehausstrasse 1, Düsseldorf (Allemagne), tél. 00 49 211 83 81 600, jusqu’au 4 février 2007.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°586 du 1 décembre 2006, avec le titre suivant : Le monde empreint de solitude de Juan Muñoz

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