Nantes

La cuisine créative du petit LU

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 1 juillet 2003 - 784 mots

La belle histoire commence avec l’empire industriel des célèbres biscuitiers nantais Lefèvre-Utile. Au tournant du siècle, l’entreprise familiale créée en 1846 prend de l’ampleur et multiplie progressivement ses ateliers.

L’annexe Ferdinand-Fèvre est alors érigée en bordure du canal Saint-Félix à Nantes. Dédié à la fabrication du fameux Petit Beurre et de la Paille d’or, l’imposant bâtiment en forme de croissant flanqué d’une tour d’angle polychrome devient très vite le symbole ostentatoire des glorieuses années de LU. L’immeuble, un brin pâtissier, s’étiole doucement dans les années 1970, en même temps que les techniques de production se modernisent et que se profilent quelques méchantes restructurations au sein du groupe. Le navire est mis en sommeil dès 1986, perd de sa superbe et de son aplomb et accueille discrètement quelques initiatives artistiques clandestines. Une occasion rêvée pour Jean Blaise et son équipe de poser leurs (nombreuses) valises. Initiateur en 1982 du Centre de recherche pour le développement culturel, Blaise fut aussi à l’origine du festival des Allumés dans les années 1990, puis celui de Fin de siècle, écumant la région nantaise depuis quelques années déjà, posant et disposant des événements culturels (cirque, théâtre, danse, musique, arts plastiques) dans les lieux les plus improbables. La grande bâtisse échouée devient alors la promesse d’un projet ambitieux piloté par le CRDC : ranimer l’édifice en en faisant un lieu de vie et de rencontres pluridisciplinaires, un lieu d’art convivial soutenu par une franche action sociale et tourné vers la population nantaise autant que vers la jeune création.

En partenariat avec la Ville et le ministère de la Culture, la réhabilitation de la « banane » est confiée en 1997 à Patrick Bouchain, architecte estampillé « convertisseur-de-friches-industrielles-en-centres-d’art », auteur déjà de la conversion du Magasin à Grenoble. Soucieux de maintenir l’identité industrielle du lieu, Bouchain confirme la tendance « friche » du moment, laissant ça et là paraître quelques stigmates de l’ancien édifice et de sa fonction initiale. Parpaings, briques, treillis métalliques et espaces bruts combinés à quelques trouvailles décoratives et structurelles livrent un réaménagement modeste et plutôt réussi. Derrière la façade courbe, Bouchain ordonne avec souplesse un rez-de-chaussée efficace et animé, abritant les lieux de vie (bar, restaurant, librairie – excellente –, disquaire) et le Grand Atelier. Ce petit bijou de sophistication, équipé de gradins télescopiques et d’un plateau démontable, accolé à une grande cour baignée de lumière, abrite spectacles et concerts. Parée de bidons découpés multicolores pour le plafond, de pagnes bogolan du Mali pour les murs et de bois polychromes de récupération, la salle s’affirme sans doute comme la réussite de la reconversion, laissant aux espaces supérieurs voués aux expositions, un parfum pesant d’exiguïté et d’esthétique brute de décoffrage.

Inauguré avec faste le 31 décembre 1999, le Lieu Unique annonce dès l’ouverture sa vocation transversale. On se souvient des interventions de Pierrick Sorin, Claude Levêque, ou de la chorégraphe Blanca Li, mais surtout de l’opération spectaculaire du « Grenier du siècle ». Plus de onze mille personnes avaient remis dans une boîte hermétique un objet de leur choix. Ces mémoires en conserve avaient ensuite été déposées, pour un siècle, dans une double paroi à l’extérieur du bâtiment. Une manière pour la population de se familiariser ou de s’approprier le lieu naissant. Et Nantes en avait bien besoin. Riche pourtant d’une fameuse école des Beaux-Arts et d’une belle génération de jeunes artistes (Pierrick Sorin, Fabrice Hybert, Philippe Cognée pour ne citer qu’eux) la Ville a vu progressivement fermer ses plus grandes galeries, s'assoupir le musée des Beaux-Arts et reléguer le FRAC Pays de la Loire en périphérie de la ville. Un paysage culturel morose, que le LU se promet de raviver. Et l’alternative marche plutôt bien. Fort d’horaires et tarifs généreux et d’une programmation tout azimut, le lieu fait le plein, avec l’aide il est vrai du restaurant et du bar, appâts salutaires pour guider sans relâche le public vers des nourritures plus méritoires. En plus du théâtre et de la musique, les arts plastiques animés, pour 2003, par un budget d’environ 250 000 euros (sur un budget total de 4,8 millions d’euros) font la part belle à la création in situ, au mélange des cultures, des genres et des générations. On y a vu Actif/Réactif, consacré à la création vivante à Nantes, dont le second volet se déroule cet été, mais encore Quartier Coréen, Biotech’, Dessins XXL, et le Lieu devrait accueillir en 2004 des événements en partenariat avec la Biennale de Dakar. Mêlant bricolage, convivialité et programmations aussi pointues qu’inégales le LU impose tranquillement sa singularité. Un Palais de Tokyo qui aurait tenu ses promesses.

NANTES (44), Le Lieu Unique, association CRDC, 2 rue de la Biscuiterie, entrée quai Ferdinand-Favre, tél. 02 40 12 14 34, www.lelieuunique.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°549 du 1 juillet 2003, avec le titre suivant : La cuisine créative du petit LU

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