Redécouverte

Insaisissable Girodet

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 7 octobre 2005

Près de deux siècles après sa mort, le peintre trouve la consécration au Musée du Louvre. Parmi les multiples événements de l’Année Girodet, sa ville natale, Montargis, confronte ses œuvres à celles de ses amis.

PARIS - Élève brillant de Jacques-Louis David, Anne-Louis Girodet de Roucy Trioson (1767-1824) a longtemps été rangé parmi les artistes néoclassiques seulement connus pour un ou deux chefs-d’œuvre. Convenons que le personnage est, à l’image de sa carrière, surprenant. « Girodet, 1767-1824 », la superbe exposition monographique du Musée du Louvre, dévoile un tempérament hors norme, savoureux et complexe.
Conservateur du Musée Girodet de Montargis (Loiret) de 1987 à 1991, le commissaire de l’exposition, Sylvain Bellenger, est, pour ainsi dire, un intime de l’artiste. Suffisamment en tout cas pour avoir redonné sa logique à un œuvre versatile, disparate et difficile à cerner. Tour à tour flagorneur, provocateur, poétique ou grandiloquent, Girodet est rarement là où on l’attend. En 1789, avec Joseph reconnu par ses frères, il obtient le Prix de Rome, sésame tant convoité pour intégrer l’Académie de France en Italie. L’artiste profite de ce séjour dans la Péninsule pour se démarquer de David, le maître qui lui a tout appris. Tout, sauf la sensualité. Ainsi Le Sommeil d’Endymion (1791) s’oppose de manière flagrante aux viriles compositions davidiennes. Cette académie d’homme, que Girodet se devait d’envoyer à Paris, a pour sujet Endymion, jeune dieu endormi pour l’éternité dont Diane tombe amoureuse. Son corps abandonné, sa posture lascive et sa musculature à peine soulignée par un vaporeux rayon lunaire (symbole de Diane) lui donnent l’aspect d’une Vénus rêvant d’Adonis. Cette scène érotique est empreinte d’une douceur et d’une poésie rarement vues chez David. À sa manière, Girodet coupe le cordon. Ce postulat d’indépendance est immédiatement suivi, dans le parcours de l’exposition, par l’autoportrait du peintre, datant de 1795. Anne-Louis est désormais un artiste qui possède son propre style.
Un artiste à part entière, certes, mais encore maladroit. Lorsqu’on lui commande un décor pour le château de Malmaison, le peintre trébuche à trop vouloir bien faire. L’Apothéose des héros français morts pour la Patrie pendant la guerre de la Liberté (1801) veut flatter l’ego de Bonaparte, représenté ici entouré de tous les fantômes des combattants français, alors qu’il s’agenouille devant le barde mythique Ossian. Témoignage d’une ambition mal mesurée, la toile est un carambolage de patriotisme, de lyrisme et d’ésotérisme. Sylvain Bellenger va jusqu’à dire que Girodet « ne rend hommage qu’à lui-même ». Napoléon en costume impérial, exécuté une dizaine d’années plus tard, est plus cadré, formel et officiel… et moins amusant. Le morceau d’anthologie qu’est L’Apothéose offre en effet des détails saugrenus. Plus intéressant, la dimension poétique et l’esthétique végétale – qu’un siècle plus tard, Lévy-Dhurmer n’aurait pas reniée ! – de l’œuvre préfigurent à la fois le romantisme, l’Art nouveau et le symbolisme. Si la modernité de Girodet est stylistique, elle est également politique et morale. Ainsi signe-t-il le premier portrait d’un homme noir qui ne soit ni un esclave ni un sauvage, mais un élu de la République. Le Portrait de C. Belley ex-représentant des Colonies (v. 1797) immortalise l’éphémère député du département nord de Saint-Domingue, Jean-Baptiste Belley, quelques années avant le retour à la hiérarchie raciale prônée par Bonaparte.
Le républicain Girodet n’ayant qu’une piètre opinion de l’empereur, il se défoule dans la caricature. Lorsqu’il surprend Bonaparte « dormant au Spectacle à/St. Cloud le 13 avril 1812./S’Eveillant frappé de la pensée/qu’on a pu le voir dormir./Et s’efforçant de sourire en regardant la Scène », il croque une savoureuse variation en trois temps du visage poupon de l’empereur. Déjà, en 1792, Girodet s’amuse à décliner les expressions faciales dans Hippocrate refusant les présents d’Artaxerxès. Peint pour son père adoptif, le docteur Trioson, le sujet antique rend hommage à la profession de son bienfaiteur, tout en déroulant une divertissante frise d’expressions (tentation, refus, incompréhension, sournoiserie…). Girodet parsème également ses compositions de symboles et de métaphores. Danaé, fille d’Acrise (1799) est un fameux exemple de la mordante moquerie dont il était capable. Outre la frivole Mademoiselle Lange représentée en Danaé obnubilée par le lucre, son époux, Michel Simon, tient le rôle du dindon. L’artiste use de son talent pour remettre à leur place les nouveaux riches de son époque, mais aussi pour s’imposer avec des œuvres de format colossal aux sujets plus sérieux. Les études pour l’impressionnante Scène de déluge (1802-1806) documentent sa virtuosité académique, capable de figurer le poids d’une mère de famille, retenue par le poignet alors qu’elle vacille en arrière. Un rendu que l’on retrouve dans l’agonie du jeune bey, soutenu fermement par la taille par un esclave maure dans la magistrale Révolte du Caire (1810).

Littérature et sensibilité
Fresques historiques, satires sociales, portraits officiels ou intimes, tout réussit à Girodet. Une nouvelle de René de Chateaubriand lui donnera son plus beau sujet : Atala au tombeau (1808). Là encore, le peintre maîtrise les émotions de ses personnages et compose une scène des plus poignantes. Devenue l’étendard des romantiques, la mélancolie est au cœur de son Portrait de la comtesse de Bonneval (1800). L’opalescence de la peau des femmes est devenue sa spécialité. Son talent pour dépeindre les chairs est encore plus visible dans Pygmalion et Galatée, lorsqu’il saisit l’instant même de la transformation de la muse. À l’image de Galatée, Girodet gagne, à travers cette exposition, une dimension humaine. Très aérée, la scénographie fait un excellent usage de l’espace, alternant grandes salles plutôt chargées et d’autres plus petites où seul un tableau est présenté. Ainsi sont mises en valeur les toiles les plus importantes, que le visiteur peut admirer en toute intimité, lorsqu’il ne les « redécouvre » pas, tant cet accrochage diffère de celui habituellement adopté au Musée du Louvre.

GIRODET, 1767-1824, jusqu’au 2 janvier 2006, et GÉRARD, GIRODET, GROS. L’ATELIER DE DAVID, jusqu’au 16 janvier 2006, Musée du Louvre, 34, quai du Louvre, 75001 Paris, tél. 01 40 20 53 17, www.louvre.fr, tlj sauf mardi, 9h-17h30, 9h-21h30 les mercredis et vendredis. Catalogue, coédité par le musée et Gallimard, 496 p., 49 euros, ISBN 2-07011-783-9. - Commissaires : Sylvain Bellenger, commissaire général, Sylvain Laveissière, commissaire pour l’étape parisienne - Nombre d’œuvres : 57 tableaux, 89 œuvres sur papier et manuscrits - Nombre de salles : 23 - Étapes : Chicago, Art Institute, 11 février-30 avril 2006 ; New York, Metropolitan Museum of Art, 22 mai-22 août ; Montréal, Musée des beaux-arts, 12 octobre-21 janvier. - Mécénat : American Friends of the Louvre Et aussi : - PÉQUIGNOT ET GIRODET, UNE AMITIÉ ARTISTIQUE, jusqu’au 31 décembre, Musée Magnin, 4, rue des Bons-Enfants, 21000 Dijon, tél. 03 80 67 11 10, tlj sauf lundi, 10h-12h et 14h-18h, www.musee-magnin.fr - GIRODET ET LES DÉCORS DE COMPIÈGNE, jusqu’au 6 janvier 2006, Musée national du château de Compiègne, 60200 Compiègne, tél. 03 44 38 47 02, tlj sauf mardi, 1er novembre, 25 décembre et 1er janvier, 10h-18h, www.musee-chateau-compiegne.fr

Tuer le père

Occasion inespérée et échange de bons procédés. Voilà en résumé comment le Musée Girodet de Montargis (Loiret) envisage la grande exposition du Louvre. S’il était inutile de résister au rouleau compresseur parisien, il était, pour Richard Dagorne, conservateur du musée montargois, impensable de laisser passer une telle opportunité. L’exposition « Au-delà du maître, Girodet et l’atelier de David » encadre habilement la manifestation parisienne, qui a pour seul défaut d’être monographique. À Montargis sont en revanche observés les chemins empruntés par Girodet et ses comparses, Gros, Gérard, Wicar, Isabey et Fabre, tous issus de l’atelier de Jacques-Louis David. Dans un accrochage intime et très réussi, le Patrocle de ce dernier – académie d’homme envoyée de Rome à Paris – est confronté à celles de ses propres élèves. Le talent et la force qui s’en dégagent teinteront tous les efforts des jeunes apprentis. Chacun d’entre eux s’extirpera du giron du maître avec une vocation différente, encouragés par David en personne à « tuer le père ». L’amusement de Girodet à dépeindre l’adultère et le matérialisme de Mademoiselle Lange jure singulièrement avec le tableau phare de l’ensemble, Portrait d’Isabey, peintre, dit Isabey et sa fille, de Gérard, illustration d’un retour à l’ordre familial. Présentée dans un espace réaménagé du musée, l’exposition laisse augurer des possibilités scénographiques d’une restructuration complète de l’établissement, prévue pour 2008. - AU-DELÀ DU MAÎTRE, GIRODET ET L’ATELIER DE DAVID, jusqu’au 31 décembre, Musée Girodet, 2, rue de la Chaussée, 45200 Montargis, tél. 02 38 98 07 81, tlj sauf lundi et jours fériés, 10h-12h et 14h-18h. Catalogue coédité par Somogy et l’Agglomération montargoise et rives du loing, 160 p., 140 ill., 32 euros, ISBN 2-85056-893-7. Au-delà du maître - Commissaire : Richard Dagorne, attaché de conservation du patrimoine, conservateur du Musée Girodet - Nombre d’œuvres : 71 - Nombre d’artistes : 14 - Nombre de salles : 4 - Financement : direction des Musées de France (DMF), direction des Affaires culturelles du Centre, Région Centre, département du Loiret, Lyonnaise des Eaux et partenariats locaux.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°222 du 7 octobre 2005, avec le titre suivant : Insaisissable Girodet

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