Huysmans et Moreau

Histoire d’une critique... à rebours

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 4 décembre 2007

Les écrits pénétrants que Huysmans consacra à Gustave Moreau demeurent singuliers en raison de leur caractère immanquablement rétrospectif et du savant ajournement dont ils procèdent.

Rares sont les relations entre un critique d’art et un artiste qui, à l’image de celle entre l’auteur d’À rebours et celui de Salomé, ne furent jamais perturbées par un malentendu ou une quelconque rupture idéologique. L’admiration de Huysmans pour Moreau n’a d’égal que la permanence, voire l’obsession, avec laquelle il ne cessa de poursuivre l’œuvre de ce « mystique enfermé en plein Paris ».
Si Moreau revient tel un leitmotiv dans la partition littéraire de l’écrivain, c’est qu’il endosse, sans pareil, l’image fantasmée du génie souverain autant qu’il répond à un besoin éminemment contemporain : celui de donner à lire le visible, de circonscrire par les lettres la poésie de la peinture. Ainsi, renversant les termes de l’injonction de Léonard de Vinci, il ne s’agit pas tant de parvenir à une ut pictura poesis mais bien plutôt de faire que la poésie soit comme cette peinture. Car Moreau permettait à l’évidence d’éviter l’écueil formulé magistralement par Baudelaire  selon lequel « la banalité dans le peintre engendre le lieu commun dans l’écrivain »...

Le paradigme de la critique d’art
Baudelaire-Courbet ou Zola-Manet : la seconde moitié du XIXe siècle fut particulièrement riche en binômes littérateur/artiste sans que, par ailleurs, l’on parvînt à déceler la primauté de l’un sur l’autre. Et la critique d’art, si elle est souvent offensive, aime aussi à défendre. Contemptrice, elle se doit d’être zélatrice. À ce titre, Huysmans a autant besoin de railler la prétendue médiocrité d’un Henner que de se rallier à la modernité des « stupres divins consommés sans abandons et sans espoirs » de Moreau.
Artiste isolé en proie à de « féeriques visions », Moreau devient le fer de lance d’une génération satisfaite de trouver une figure tutélaire de la Fantaisie et de la Décadence. Symbolistes, surréalistes ou nostalgiques s’emparent de cet artiste dont l’œuvre semble être une ode à l’imagination. Comment s’étonner, par conséquent, que deux des plus sagaces commentateurs de la création de Moreau soient bientôt Marcel Proust et André Breton ?

Des affinités électives
Le voyage en Italie qu’effectua Moreau de 1857 à 1859 alimenta son répertoire d’une syntaxe nouvelle comme en témoignent ses précieuses copies de Raphaël, Corrège et Carpaccio. Imprégné de l’art antique et de la Renaissance, l’artiste édifiait son style en établissant un discours anachronique avec ses aînés : « Être moderne [consiste] à coordonner tout ce que les pages précédentes nous ont apporté ».
Aussi son admiration des préraphaélites participe-t-elle d’un goût immodéré pour la relecture et l’assimilation de l’art du passé auquel, presque logiquement, Huysmans fut également sensible. De fait, conspuant l’art contemporain lors de l’Exposition universelle de 1889, l’écrivain s’enthousiasma pour un « Burne-Jones étonnant » avant de conclure que seuls « Moreau et les Anglais » demeuraient dignes d’intérêt au milieu de cet « amas d’ordure qui est la gloire de la France ».

À rebours...
Plusieurs textes de Huysmans au sujet de Moreau montrent sa fascination pour un peintre qui semble n’y avoir répondu que par de cordiaux et pudiques silences. Étonnamment, ces textes, à l’exception du « Salon de 1880 » pour lequel  l’écrivain commente Hélène et Galatée qu’il vient d’avoir sous les yeux, se caractérisent par leur parution reculée.
Ainsi, son chef-d’œuvre À rebours (1884) met en scène un des Esseintes magnétisé par Salomé et L’Apparition, deux œuvres majeures quoique déjà anciennes puisqu’elles furent présentées en 1876 au Salon. Avec Certains (1889), Huysmans poursuit une exploration érudite de l’œuvre aquarellée de Moreau, exposée en 1886 à la galerie Goupil, tandis que ses ultimes louanges, en 1901, vont à la tapisserie Le Poète et la Sirène, terminée trois années auparavant.
L’analyse de Huysmans, sans cesse différée, est donc à l’image de ce que la présente exposition laisse entrevoir : pour que sa restitution littéraire devînt possible, il fallait que le bouleversement né de l’« extase » fût digéré par l’anesthésie du temps. Et la phrase de Breton, émouvante, de devenir désormais limpide : « La découverte du musée Gustave Moreau, quand j’avais seize ans, a conditionné pour toujours ma façon d’aimer »...

Autour de l’exposition

Informations pratiques « J.-K. Huysmans-G.Moreau, Féeriques visions », jusqu’au 14 janvier 2008. Commissaire général”‰: Marie-Cécile Forest. Musée national Gustave-Moreau, 14, rue de la Rochefoucauld, Paris IXe. Métro”‰: Trinité ou Saint Georges. Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 10”‰h à 12”‰h”‰45 et de 14”‰h à 17”‰h”‰15. Tarifs”‰: 7 € et 5 €. Tél. 01”‰48”‰74”‰38”‰50, www.musee-moreau.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°597 du 1 décembre 2007, avec le titre suivant : Huysmans et Moreau

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