Mercredi 17 octobre 2018

Affinités

Giacometti et Nauman, rencontre au sommet

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 3 janvier 2017 - 771 mots

La Schirn Kunsthalle de Francfort confronte avec intelligence les œuvres des deux artistes.

FRANCFORT - Tout est dans le titre de l’article du commissaire de l’exposition, Esther Schlicht, qui introduit le catalogue : « Une Tentative d’approche ». De fait, il ne s’agit pas d’affirmer comme une évidence le rapprochement entre Alberto Giacometti et Bruce Nauman que tout semble séparer. Ce n’est que par petites touches que des parallèles apparaissent entre leurs productions plastiques, au-delà de l’écart temporel et des médias différents auxquels ces artistes font appel. Parallèles, car il ne s’agit ni d’analogies ni même de ressemblances visuelles, mais plutôt de préoccupations communes, voire d’obsessions.

Expression de la condition humaine

La manifestation s’ouvre sur deux œuvres dont la parenté est étonnante. D’une part, L’Objet invisible, (1934) : une figure féminine qui renferme ses mains sur un objet inexistant. De l’autre, Une pièce centrale éclairée, 1967, est un titre tautologique : posés sur une plaque de verre, quatre projecteurs éclairent puissamment le centre de la même plaque. Dans les deux cas, c’est le vide qui est décliné, sous forme de vacuité avec Giacometti ou de presque rien avec Nauman. Imaginaire encore teinté de surréalisme pour l’artiste suisse, un minimalisme austère pour son confrère américain.

Puis, le spectateur se heurte à une cloison en bois qu’il contourne pour se trouver face à une installation de Nauman, Corridor avec miroir et lumière blanche (1971), un passage qui se rétrécit au fur et à mesure que l’on s’y avance. Face à cet espace claustrophobique, on trouve la figure de Giacometti, isolée et frêle, qui subit l’érosion de l’environnement ambiant. Ce corps décharné ou plutôt cette épine dorsale entourée de chair maigre (Femme debout, 1948) trouve son équivalent avec les sculptures abstraites en Fiberglass, une substance informe, à mi-chemin entre le mou et le rigide. Les deux barres verticales irrégulières qui pendent au mur, (Sans titre, 1965), sont une métaphore de l’être humain et de la matière organique et fragile dont il est fait. Pas plus que chez Giacometti, le corps chez Nauman ne dégage de certitude ; désormais, ce sujet agissant sur le monde le subit.

Le processus créatif, déjà une œuvre
Ces personnages semblent tourner en rond, sauf que, ici, c’est le rectangle qui revient régulièrement. Tout laisse à penser que cette géométrie pessimiste s’inspire avant tout de l’univers beckettien, et surtout de sa pièce Quadrat I, d’un dépouillement presque absolu, plongée dans une grisaille indéterminée. Cette vision dérisoire de gestes intériorisés, introvertis, refusant tout effet de pathos, se manifeste avec les « promenades » effectuées par Nauman dans son atelier suivant des lignes blanches tracées sur le sol (Slow angle walk, 1968). Déplacement qui ne mène nulle part, entre arbitraire et absurde, là où « il n’y a que ça, il faut continuer » (Beckett). Chez Giacometti, qui a bien connu l’écrivain irlandais, les hommes balancent entre la résignation et l’attente d’une délivrance improbable dans un monde « déshéroïsé ». Pris dans ce que l’on peut nommer une résistance passive, ces hommes qui avouent leur fragilité, voire leur faiblesse, semblent malgré tout ne pas céder, ne pas plier, ne pas renoncer (La Place, trois figures et une tête, 1950). Malgré tout, ces corps tombent parfois en morceaux, ou se transforment en fragments : un bras « amputé » (From hand to mouth, 1967), une prothèse (Device for a left armpit, 1967) ou deux mains dessinées par Nauman, un nez monstrueux, une jambe « solitaire » sur un socle ou un sexe, cet « objet désagréable » de Giacometti. Le parcours s’achève sur des cris étouffés, ceux des têtes qui composent l’installation de l’artiste américain The Heads Circle/In and Out, 1990, ou de la tête tirée en arrière avec la bouche ouverte (Giacometti, Tête sur tige, 1947).

Mais, peut-être, ces deux artistes ont-ils en commun avant tout la façon d’envisager le processus créatif avec autant d’importance que le « produit » définitif ? À une différence près. Chez Nauman, le geste répétitif, sériel, même monotone parfois, peut devenir l’œuvre même. Giacometti, lui, s’inscrit pleinement dans l’esthétique de l’inachèvement, mais avec l’espoir insensé de fixer, malgré tout, en deux ou en trois dimensions, la représentation humaine. Comme le remarque le poète Jacques Dupin, il est dans une « poursuite morcelée qui passe dix fois par le même chemin, est tantôt trop proche de son objet qu’il pétrifie et consume, tantôt trop éloigné et là, ce même objet se désagrège dans le dédale d’une attente sans commencement ». Ce « constat d’échec » est merveilleusement illustré par les figures qui émergent d’un magma de traits comme des apparitions.

Giacometti- Nauman

Commissaire : Esther Schlicht
Œuvres : 70

Giacometti- Nauman

Jusqu’au 22 janvier 2017, Schirn Kunsthalle, Römeberg, Francfort-sur-le-Main (Allemagne), www.schirn.de, tlj 10h-18h. Catalogue, éd. Schirn Kunsthalle-Snoeck, 184 p., 35 €, entrée 12 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°470 du 6 janvier 2017, avec le titre suivant : Giacometti et Nauman, rencontre au sommet

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