Mardi 18 décembre 2018

Génération désenchantée à la biennale du Whitney

L'ŒIL

Le 1 mai 2004 - 468 mots

Il est toujours plus prudent de ne pas aimer la Biennale du Whitney. La bonne volonté des commissaires de cette biennale « d’art américain » (si tant est que cela ait encore un sens) finit toujours par se perdre dans l’accumulation d’une centaine d’œuvres disparates et inégales. Les visiteurs en ressortent généralement avec l’esprit brouillé, et rares sont ceux qui se souviennent le lendemain de plus de la moitié de l’exposition. Malgré cela, l’édition 2004 de la Biennale du Whitney a suscité beaucoup de critiques enthousiastes, et ce à juste titre.
Après le grand bazar de l’édition 2002, les trois commissaires de la biennale 2004 (Chrissie Iles, Shamim Momin et Debra Singer) ont gagné le pari de construire une biennale thématiquement plus solide, incluant beaucoup de grands noms (Marina Abramovic, Mel Bochner, Stan Brakhage, David Hockney, Jack Goldstein, Paul McCarthy, Yayoi Kusama, Raymond Pettibon, Richard Prince, Catherine Sullivan, Andrea Zittel…) aux cotés de nombreux artistes « émergents ». La volonté affichée est de rendre compte des connexions et des influences entre plusieurs générations d’artistes. L’exposition est articulée autour de trois thèmes significatifs de ces « jeux d’influence » : la réinvestigation de la culture populaire et de l’esprit politique des années 1960 et 1970 ; la construction de mondes imaginaires et psychédéliques ; la valorisation du processus, notamment dans la peinture et le dessin abstraits.
Une grande partie de l’exposition est dominée par un esprit fin de siècle et décadent, voire nihiliste,
qui résonne lourdement dans le contexte géopolitique actuel. Raymond Pettibon, à qui les commissaires ont passé commande d’une œuvre originale, signe une inquiétante installation de dessins occupant une pièce entière.
Loin de l’ironie qui caractérise habituellement ses dessins, ceux-ci constituent un commentaire acerbe de la guerre en Irak.
À l’écart d’une frange de l’art actuel qui puise inlassablement dans le minimalisme, de nombreux jeunes artistes s’investissent obsessionnellement dans la figuration de mondes fantastiques. C’est le cas de Laura Owens, dont les peintures s’apparentent à d’étranges illustrations de livres d’enfants ;
de Robyn O’Neil, dont les grands dessins à la mine de plomb décrivent des pastorales apocalyptiques ; ou de David Altmejd, dont les installations mettent en scène des sculptures de dépouilles d’êtres hybrides parés de bijoux. D’autres installations, comme celles de Christian Holstad et Virgil Marti, se réfèrent directement au conte de fées.
À l’image des vidéos de Sue de Beer mettant en scène des adolescents désabusés, s’il y a quelque chose d’enfantin dans cette exposition, il est souvent menacé par la perte de l’innocence et la violence du monde extérieur. Cette biennale du Whitney restera certainement comme l’exposition d’une génération d’artistes désenchantés, mais appliqués à produire de « belles choses ».

NEW YORK, Whitney Museum, 495 Madison Avenue, tel. 1 570 3600, 11 mars-30 mai. Certaines parties de la biennale resteront en place jusqu’au 13 juin.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°558 du 1 mai 2004, avec le titre suivant : Génération désenchantée à la biennale du Whitney

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