Mercredi 17 octobre 2018

Poésie et peinture

Etel Adnan, en mouvement

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 9 novembre 2016 - 656 mots

L’artiste et écrivaine libanaise est à l’honneur à l’Institut du monde arabe avec une exposition révélant la diversité de son œuvre et livrant sa conscience du monde.

PARIS - Il n’est parfois pas inutile de remettre les pendules à l’heure. Le marché de l’art s’est depuis quelques années tellement entiché des délicieuses petites peintures abstraites d’Etel Adnan que de la grande artiste libanaise on ne voyait plus que ça, ou presque. Quoique fascinante, cette capacité à renouveler, pour l’essentiel, le motif du mont Tamalpaïs qui fut sa Sainte-Victoire à elle durant ses années passées en Californie, avait fini par lasser quelque peu. Mais l’art d’Etel Adnan s’étend bien au-delà de l’image que l’on peut en avoir, ainsi que le démontre l’exposition de l’Institut du monde arabe, à Paris.

Assez courte et concentrée dans un espace des plus ingrats, cette invitation à l’initiative de Sébastien Delot, récemment nommé directeur du LaM à Villeneuve d’Ascq (Nord), pointe en une cinquantaine d’œuvres la diversité d’un travail dont la matrice n’est pas la peinture mais l’écriture. La pratique de la poésie et la rédaction prolifique d’essais et de réflexions sont pour Etel Adnan des actes essentiels qui lui ont permis de poser ses engagements et d’affirmer très tôt une conscience du monde en mouvement, sur le plan politique, formel et intellectuel.

Rétrospectivement, cela relève de l’évidence chez celle qui, née en 1925 à Beyrouth d’un père syrien et d’une mère grecque, a suivi à la Sorbonne l’enseignement du philosophe spécialiste de l’esthétique Étienne Souriau et de Gaston Bachelard, a vécu de longues années en Californie, a séjourné régulièrement à New York… Cette conscience élargie, elle l’exprime notamment dans un film assez long et jamais vu, qui s’impose comme le pivot de cette exposition : tourné en Super-8 entre 1980 et 1989, Motion, aux images sans véritable qualité, parfois floues, mais dotées d’une belle énergie poétique, constitue un captivant voyage entre réel et rêverie, entre ville et nature.

Beyrouth, New York, Paris

L’importance de l’écriture est manifeste dès l’entrée de l’exposition avec une bande sonore déclamant en arabe, en anglais et en français L’Apocalypse arabe, un poème de 1980 dont les feuilles du tapuscrit sont accrochées au mur ; il y est question des interrogations, centrales chez l’artiste, relatives à la guerre au Moyen-Orient et aux conflits en général.
Une belle place est également donnée ici aux leporellos, conçus sur le modèle de ces livrets japonais qui se déplient en accordéon. Récurrents dans sa pratique, ils rythment le parcours, pas seulement au gré de leurs ondulations mais surtout dans leur diversité d’expression. Si certains ne comportent que des dessins, d’autres incorporent du texte. Surtout, leur vocabulaire plastique est d’une variété presque infinie. Alors que l’un consacré à Beyrouth en 1977 donne à voir un style très libre et nerveux, proche du graffiti au fusain (Beyrouth, vue de la mer et du port), un autre exécuté à New York figure à l’aquarelle l’ordonnancement architectural de la ville (From Laura’s Window, New York, 1990), quand un troisième, presque abstrait, s’intéresse aux toits de Paris (Paris Roofs from Jim’s Window no 2, 1977). Autant de factures qui souvent trouvent un contrepoint dans de grands dessins sur papier également très libres dans leur figuration, laquelle flirte ouvertement avec l’abstraction.

Cette abstraction fut au fondement de l’activité picturale d’Etel Adnan. Nombre de tableaux exposés ici sont anciens. C’est heureux car ils posent que dès ses débuts la peinture, toujours exécutée le jour même et sans y revenir, procède d’un assemblage géométrique et scrupuleux de formes simples d’où se dégage un équilibre, ainsi qu’en attestent deux tableaux « figurant » l’Arizona (1964-1965) et Beyrouth (1964-1966), plus anguleux que les autres. Par sa conscience des lieux, si densément exprimée tant visuellement que littérairement, l’art d’Etel Adnan s’impose comme celui d’une citoyenne du monde, dont la justesse ressort à l’art d’une grande poétesse.

ETEL ADNAN

Commissaire : Sébastien Delot, futur directeur du LaM à Villeneuve d’Ascq
Nombre d’œuvres : 50

ETEL ADNAN

Jusqu’au 1er janvier 2017, Institut du monde arabe, 1, rue des Fossés-Saint-Bernard, 75005 Paris, tél. 01 40 51 38 38, www.imarabe.org, tlj sauf lundi 10h-18h, samedi-dimanche 10h-19h, entrée 5 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°467 du 11 novembre 2016, avec le titre suivant : Etel Adnan, en mouvement

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