Mercredi 28 octobre 2020

Dieux souilleurs et incestueux ces êtres foncièrement immoraux

Par Virginie Duchesne · L'ŒIL

Le 20 avril 2012 - 534 mots

De l’Antiquité occidentale aux mythologies les plus éloignées, le désordre passe
souvent par l’inceste et le scatologique. Avec un rôle apparemment contradictoire : maintenir l’ordre social.

Izanami dit : « Mon corps s’est élaboré mais il y a un endroit qui, lui, ne s’est pas trop élaboré. » Izanagi répond : « Mon corps s’est élaboré mais il y a un endroit qui, lui, s’est trop élaboré. Si j’enfonce et bouche ton endroit non élaboré avec mon endroit trop élaboré nous donnerons naissance à la terre. » Ainsi parle le couple primordial du shintoïsme, né d’une même puissance créatrice et donc frère et sœur. De cette union incestueuse, naquirent deux enfants malades, Hiruko, littéralement « sangsue », et l’île d’Awa, sorte de liquide visqueux.

Violé et dépecé
Ces couples incestueux existent dans bien d’autres récits originels. Dans l’Égypte antique, par exemple, Osiris, Seth, Nephtys et Isis, tous frères et sœurs, forment des… couples. Seth aurait même violé son frère, en plus de le dépecer. Ce modèle de couples frère-sœur domine dans les dynasties pharaoniques, particulièrement chez les Ptolémées, qui se sont illustrés par leurs relations incestueuses multiples. Dans la mythologie grecque, Zeus et sa sœur-épouse Héra règnent sur l’Olympe ; le premier couple de mortels de la tradition védique, Yama et Yami, est formé de jumeaux, et Manco Capac et sa sœur Mama Ocllo sont les premiers souverains incas, mythiques ou historiques, fondateurs de Cuzco. Mais cela ne peut chaque fois se perpétuer ainsi.
L’inceste commis par les descendants sème le désordre et s’accompagne de comportements débridés. Il est parfois puni de tares physiques et de châtiments terribles. Le dieu shintoïste Susano’o, né du lavage de nez de son père Izanagi, ne peut être que le dieu le plus excessif, combinant inceste et scatologie. Dieu des Tempêtes, il dispute à sa sœur, déesse du Soleil, son pouvoir et couvre son territoire d’excréments, la persécute et la viole. Chassé du Ciel, il eût la barbe et les ongles arrachés.
Dans la croyance malienne, Ogo, le jumeau rebelle issu du premier œuf créé par le dieu Amma, s’échappe et court après sa sœur, apportant par cet acte incestueux la mort sur terre. Transformé en Yurugu, ou Renard pâle, il est condamné au mutisme par Amma qui lui coupe la langue.

Le désordre, grand ordonnateur
Si certains sont punis, d’autres subissent les conséquences de leur naissance odieuse. Dans la région des Pueblos, au sud-ouest des États-Unis, les kachinas sont des entités redoutées pour leurs pouvoirs, représentées sous forme de poupées. Parmi elles, les clowns koyemsis, nés de l’inceste, sont frappés de difformités. Lors de leur venue, par l’intermédiaire de danseurs investis de leur esprit, ils sèment le trouble par leur débauche, transgressant toutes les règles jusqu’à uriner sur les kivas sacrées.
De tels êtres puissants et sans tabous, comparables aux créatures du thiase dionysiaque, se rencontrent chez les Bamanas, au Mali. Lors de l’initiation des jeunes hommes, les Korèdugaw, à la fois sages et bouffons, excessifs en tout, jurent, se moquent et mangent comme des gloutons jusqu’aux excréments.
Des telles conduites transgressives, au cœur des rituels et des cérémonies, pendant nécessaire à l’ordre, réaffirment l’interdit, absorbent la culpabilité des hommes et les aident à apprivoiser le désordre du monde.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°646 du 1 mai 2012, avec le titre suivant : Dieux souilleurs et incestueux ces êtres foncièrement immoraux

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