Dimanche 18 février 2018

Des trésors, ici et maintenant

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 26 novembre 2007

« Être un lieu de rencontres entre les savoirs acquis et les expériences nouvelles, entre les traditions et les avant-gardes, un lieu propice à la réflexion aussi bien qu’à la création », tel est selon les termes de ses élus les plus haut placés « l’esprit même de la ville » de Strasbourg. Est-ce pour cette raison que la capitale de l’Alsace, siège du Parlement européen, a été choisie pour figurer parmi les quatre villes qui accueillent l’opération « Trésors publics » célébrant les vingt ans des FRAC ? Peut-être mais aussi parce que Strasbourg compte comme l’une des places les plus dynamiques de la scène artistique nationale versant contemporain. Et ce depuis longtemps si l’on veut bien se rappeler la remarquable activité qu’y avait développée Roland Recht dans les années 1986-1995 alors qu’il dirigeait les musées de la ville. Avec son programme de commandes publiques, avec son musée d’Art moderne et contemporain, avec sa Chaufferie – galerie de l’École supérieure des arts décoratifs –, avec sa Laiterie – centre européen de la jeune création –, enfin avec son tissu associatif – Le Rhinocéros, le Syndicat potentiel, le Forum Itinérant, etc. –, Strasbourg occupe aujourd’hui une place de premier choix dans le paysage artistique français. Et c’est sans compter avec la situation régionale dont, parmi d’autres sites, Sélestat est le fer de lance avec le FRAC Alsace. Une cartographie qui justifiait donc à elle seule d’impliquer Strasbourg dans les grandes manifestations de ce vingtième anniversaire. D’autant que la ville ne manque pas de ressources en matière de lieux patrimoniaux comme il a été justement décidé d’en utiliser certains.
Partagés entre cinq lieux, constitués avec des œuvres issues des collections des FRAC sur différents thèmes, « Trésors publics » est donc à Strasbourg l’occasion de découvrir tout à la fois une programmation éclatée et un réseau de bâtiments singuliers. À tout seigneur, tout honneur : le musée d’Art moderne et contemporain, inauguré en 1998, accueille une exposition qui témoigne de l’intérêt des artistes pour le 7e art. Intitulé « Bandes à part : le cinéma dans l’art contemporain », elle est un clin d’œil à celui qui a bouleversé nos habitudes perceptives en faisant du cinéma le terrain d’une expérimentation plastique. À ce compte, rien d’étonnant d’y trouver notamment une œuvre de Jacques Monory, une photo de Sugimoto ou une installation de Paul McCarthy que des projections de Douglas Gordon, de Pierre Huyghe ou de Dominique Gonzales-Foerster.
Par-delà la problématique image fixe/image animée, « Bandes à part » interroge le statut de l’image-film et vise à mettre en exergue l’influence qu’elle a exercée dans les arts plastiques entendus au sens large.
Parce que depuis 1994, l’École supérieure des arts décoratifs propose une programmation de qualité, La Chaufferie ne pouvait qu’être inscrite dans le circuit de « Trésors publics ». Le choix de n’y présenter qu’une seule pièce – Dispositions (1990) – du sculpteur israélien Absalon, brutalement disparu en 1993, permet au lieu comme à l’œuvre de s’offrir dans leur plénitude. Faite d’une multitude de modules aux formes géométriques épurées et blanches, déduites des pièces détachées d’une mobylette, l’œuvre d’Absalon sous-tend le désir d’une architecture minimaliste, absolue et atemporelle, dans la veine des investigations d’artistes comme Manzoni ou Raynaud. Il faut la voir depuis la mezzanine de La Chaufferie pour en prendre toute la mesure et apprécier la façon dont elle habite l’espace.
Né de la volonté de conduire une politique de commandes publiques en Alsace, le CEAAC – Centre européen d’actions artistiques contemporaines – opère en rapport avec l’idée générique de paysage, qu’il soit urbain ou naturel. Venet, Parmiggiani, Balkenhol, Sarkis, Pontoreau comptent parmi les heureux lauréats d’une bourse que décerne périodiquement le CEAAC en vue de la création d’une œuvre dans l’espace public. Installé dans les locaux Art nouveau d’un bâtiment construit en 1902 sur
le modèle d’un grand magasin, il y développe une programmation en relation avec son activité. L’exposition « Paysages » qu’il présente y fait parfaitement écho et la réunion d’œuvres mêlant approches et supports différents en est un juste reflet, comme en témoignent parmi d’autres celles de Gursky, Long, Kirkeby, Haacke, Penone et Fulton.
Construite en 1884, fermée depuis vingt ans, destinée à abriter le futur musée Tomi Ungerer, figure culte de l’art de l’illustration en Alsace, la villa Grenier rouvre enfin ses portes à l’occasion de « Trésors publics ». Forte d’une atmosphère quasi proustienne, l’idée a été d’y présenter toute une série de travaux fondés sur la mémoire, tant individuelle que collective.
« Du côté de chez soi » – titre de l’exposition qu’elle abrite – met en jeu tout un monde d’œuvres qui parlent de l’intime, de récits autobiographiques, d’humeurs, d’émotion et d’ironie et qui interrogent l’inquiétude de l’homme contemporain face à son image, son histoire et son devenir. Elle est ainsi l’occasion d’un parcours dans l’art des trente dernières années de Boltanski à Gilles Barbier, en passant par Orlan, Lüthi, Messager, Currin, Tatah et quelques autres.
Enfin, s’il est un lieu étonnant par sa charge historique et son architecture, c’est le fameux palais du Rhin que s’était fait construire entre 1884 et 1889 l’empereur Guillaume Ier. Si la salle de bal récemment restaurée lui a redonné son lustre d’antan, il n’était pas de lieu plus prestigieux pour mettre en valeur les relations qu’entretiennent architecture et arts plastiques. Une envie que l’on pourrait qualifier « d’architecte » tenaille en effet un très grand nombre d’artistes contemporains qui fondent leur démarche autour de l’idée de construction. Envie de bâtir, rêve d’un autre monde, vision futuriste, implication sociale…, les prétextes sont nombreux et les œuvres qui en sont l’expression sont très diverses. Sous les voûtes richement décorées du plafond de la salle de bal, les œuvres de Van Lieshout, de Bustamante, de Burden, d’Acconci, de Gygi, de Belorgey confortent leur dimension utopique et l’art contemporain y est une fois de plus en parfaite osmose avec le patrimoine. Tradition et modernité. D’hier et d’aujourd’hui. Ici et maintenant.

« Bandes à part : le cinéma dans l’art contemporain », STRASBOURG (67), musée d’Art moderne et contemporain, 1 place Hans-Jean Arp, tél. 03 88 23 31 31 ; La Chaufferie – galerie de l’école supérieure des Arts décoratifs, 5 rue de la Manufacture des Tabacs, tél. 03 88 24 97 45 ; CEAAC, 7 rue de l’Abreuvoir, tél. 03 88 25 69 70 ; Villa Grenier, 2 av. de la Marseillaise, tél. 03 88 23 31 31 ; palais du Rhin, salle de bal, 2 place de la République, tél. 03 88 15 57 00.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°549 du 1 juillet 2003, avec le titre suivant : Des trésors, ici et maintenant

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