Derain, le sculpteur

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 mars 2003

Tous les portraits photographiques d’André Derain (1880-1954) montrent un homme à la stature et à la carrure impressionnantes, qui apparaît taillé d’un seul bloc, comme le sont le plus souvent les sculpteurs. Si la fortune critique de l’artiste repose essentiellement sur sa production picturale, et notamment sa contribution à l’avènement du fauvisme, il est impossible de faire l’économie de son œuvre sculptée. Les relations qu’entretiennent ces deux modes n’ont jamais cessé de préoccuper l’artiste comme en témoigne plus particulièrement le tableau de ses fameuses Baigneuses, daté de 1907, aujourd’hui conservé au Museum of Modern Art de New York. Tout y est traité avec le même soin de modelé, de valeur et d’expression qu’il use en sculpture : le jeu d’ombres et de lumières, la schématisation formelle des figures, les angles acérés de leur dessin et l’emploi d’une palette brute de bleu, de vert, d’ocre et de terre de Sienne brûlée participent à la construction du tableau. À l’instar de Matisse, Derain consacra à la sculpture une attention permanente, relativement continue, de 1906 à 1954, de sorte qu’on peut en appréhender les actes au regard des préoccupations et des recherches esthétiques qui rythment le développement de son œuvre peinte.
Suivant ainsi les différentes périodes qui structurent la démarche de l’artiste – fauvisme, cubisme, néoclassicisme et primitivisme –, l’exposition que consacre l’Ivam à son œuvre sculptée met en lumière tant sa modernité que ses interrogations par rapport aux « secrets perdus du passé », comme l’artiste aimait à dire. S’il s’est tout d’abord intéressé à une sculpture dans son aspect le plus plan, ainsi que l’attestent dès 1906 les figures dionysiaques de danseuses qu’il grave plus qu’il les sculpte, en surface de deux bas-reliefs polychromes, il opère sans tarder le passage à la troisième dimension. Une vue de son atelier à Montmartre, en 1908, montre de fait un ensemble de sculptures dont les figures, tantôt ramassées, tantôt dressées, font bloc et dont les qualités de masse et de forme sont propres au statuaire. « Dans une logique moins picturale et plus construite, où le rendu volumétrique structurel va devenir prépondérant » (Miriam Simon), l’art sculpté de Derain avoue sa curiosité pour certains modèles culturels archaïques issus de tous horizons géographiques et temporels. Le recours à des techniques et à des matériaux traditionnels, comme la taille directe, le bois et la pierre, correspond à l’esprit qui n’a cessé de guider l’artiste – et nombre de ses semblables – dans sa volonté d’évoquer un monde préindustriel, une sorte d’âge d’or plus apte à  l’épanouissement de l’homme.
À la fin des années 1910, Derain – qui a toujours proclamé son goût pour l’expérimentation – aborde le métal, le taillant et le découpant à la pince, comme on le ferait d’un tissu avec des ciseaux, pour en composer des figures souvent hirsutes, toujours schématiques et fragiles. « Vannerie en fils de fer, disait-il, pour voir comment se comportait l’arabesque installée dans la troisième dimension. » Vannerie, peut-être, mais surtout prélude aux recherches de González et de Calder. Récupérant ici et là des descentes d’eau en plomb et des plaques de zinc de son toit, Derain se plaît à jouer de leurs qualités plastiques pour couper, plier ou repousser le matériau, pour le graver aussi. La pratique du fer, de la plaque de fer, conduira l’artiste à privilégier le travail du méplat et, partant, du modelé, multipliant par la suite toutes sortes de têtes masquées en métal, mais aussi en pierre ou en plâtre.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le peintre-sculpteur découvrant un gisement d’argile dans sa propriété s’adonne à une nouvelle pratique, le modelage de la terre glaise. Plaquettes, rondes-bosses, figurines assises, voire même des vases tournés, viennent alors enrichir l’inventaire d’une œuvre sculptée déjà riche en objets divers et variés. S’il réalise quelques figures archaïques de déesses-mères, directement issues d’exemples proche-orientaux, il n’en reste pas moins obsédé par les masques pour autant que ce genre d’objets lui permette de décliner toute une palette d’expressions du visage, celui-ci devient tantôt rieur, tantôt inquiétant, tantôt stupéfait.
C’est que l’humain demeure sa préoccupation essentielle et que la terre en est, par nature, le matériau le plus proche.

VALENCE, Ivam, centre Julio González, Guillem de castro, 118, tél. 96 386 30 00, 12 décembre-2 mars. L’exposition sera ensuite présentée à LAUSANNE, fondation de l’Hermitage, tél. 320 5001, 14 mars-9 juin.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°545 du 1 mars 2003, avec le titre suivant : Derain, le sculpteur

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