Mercredi 23 octobre 2019

Cartographie de la photo africaine

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 1 octobre 2003 - 639 mots

Ouagadougou pour le cinéma, Tananarive pour la danse, Dakar pour les arts plastiques, Bamako pour la photographie, en quelques années ces grands rendez-vous africains ont consolidé leur présence, attestant d’une belle vitalité sur la scène internationale.
Si les Rencontres de Bamako, pionnières en la matière, ambitionnent d’affirmer la présence africaine dans la pratique de la photographie, elles affichent cette année un véritable souci d’ouverture, prenant quelques distances avec la quête identitaire des débuts. Échanges et meilleure diffusion ont permis ces dix dernières années à la photographie africaine de relativiser une étiquette ethnocentrée pour développer au regard du public, comme au regard de sa propre pratique, une identité multiple et plus complexe. Déjà largement amorcée lors de l’édition 2001 (avec notamment la présence des Caraïbes et des Amériques), la mission est cette année en passe d’être accomplie, offrant une belle légitimité à cette jeune manifestation née en 1994.
Les débuts, modestes, avaient surtout permis d’évoquer l’étendue de la pratique photographique (en particulier en Afrique noire) et de faire (re)découvrir quelques grands maîtres, parmi lesquels Sadio Diakité et bien sûr, le portraitiste malien Seydou Keita disparu l’an dernier. Une piqûre de rappel utile, ramenant la photographie africaine dans le giron de l’histoire et qui aura encouragé les jeunes générations à poursuivre la route pour définir progressivement une identité visuelle et s’affranchir d’une photographie principalement documentaire ou anthropologique. Le chantier est toujours à l’œuvre, et peu à peu se dessinent les contours d’une pratique sans doute moins communautaire, attentive aux spécificités nationales et individuelles, même si le propos n’abandonne pas tout à fait
la question de la nature de la « photographie africaine ».
En témoigne la thématique retenue pour orienter ces Rencontres. L’exposition internationale se place en effet sous le signe des traditions sociales et religieuses, évoquant à nouveau les enjeux documentaires de l’image photographique. Mais c’est bien l’année de toutes les souplesses et extensions pour ces rencontres 2003 particulièrement touffues : l’Afrique du Nord, sœur complexe et trouble de l’Afrique sud-saharienne, est cette fois largement de la fête. On attend notamment, sous la houlette de Negar Azimi et William Wells, une manifestation consacrée à l’Égypte et aux héritiers de Van Léo. De nouveaux invités font leur entrée, parmi lesquels l’Allemagne, premier pays non africain, et de nouveaux médiums (vidéo, installations) ouvrent une brèche inédite dans la programmation. En plus des hommages aux quatre grands disparus depuis la précédente édition que sont Seydou Keita, Van Léo, Mfon Essien et Mohamed Dib, de tout jeunes artistes tels que Zoulika Bouabdellah et Mohamed Camara, mais encore quelques photographes confirmés (notamment l’étonnant Ousmane Ndiaye Dago) complètent cette sélection. L’édition gourmande dresse finalement tout azimut
une cartographie étendue de la photographie africaine, offrant ainsi une programmation généreuse et festive à un public de plus en plus nombreux. Reste alors la difficulté de rendre véritablement compte
des conditions et de la nature de la photographie en Afrique. S’il est moins aigu, l’écart entre la vitrine sélectionnée dans le cadre des Rencontres et la réalité d’une pratique demeure, lui, bien tangible. La sélection de plus en plus sophistiquée accordant un espace grandissant à une pratique dite d’auteur, les réflexions autour de l’objet et de l’image photographiques fournissent, certes, une visibilité essentielle, mais aménagent également une plate-forme exportable largement modelée par le soutien de l’Association française d’action artistique. Pour l’essentiel, la photographie africaine manque de moyens matériels et reste cantonnée à une pratique artisanale et alimentaire, même si depuis quelques années de petites structures (en particulier au Mali et au Sénégal) déploient une belle énergie à diffuser avec les moyens du bord une photographie exigeante, journalistique, documentaire ou artistique.
Une dynamique concrète et grandissante, petit à petit intégrée aux Rencontres, mais qu’il faudrait pouvoir soutenir et relayer avant et après les festivités.

« Rites sacrés, rites profanes », 5e rencontres de la photographie africaine, BAMAKO (Mali), 20 oct.-20 nov.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°551 du 1 octobre 2003, avec le titre suivant : Cartographie de la photo africaine

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque